20.7.20

Pourquoi est-ce que les gens aiment tout ce qui est moralement détestable et esthétiquement exécrable ? Ce phénomène obéit-il à une loi ou est-ce quelque chose de chaotique et d’incompréhensible en soi ? Comme le fait, pour celui qui écrit des livres de substituer « on » à « nous » et d’omettre systématiquement la double négation ? Comme si ce genre de renoncements pouvait être un style. Comme s’il fallait avoir un style. Est-ce une volonté consciente de salir la langue, de l’abaisser, au nom du faire-vrai, le fait d’être né en banlieue autorisant tous les méfaits au nom de la revanche des faibles, des opprimés, des mal-nés ? Mais moi qui suis né à Toulon, je ne parle pas avec un accent ridicule. Le devrais-je ? Toujours le problème de la compréhension de la démocratie. La démocratie autorise-t-elle n’importe qui à faire n’importe quoi au prétexte que tout le monde a les mêmes droits ? La démocratie interdit-elle la complexité au prétexte que tout le monde doit pouvoir tout comprendre, avec pour conséquence que tout ce qui n’est pas compris par tout le monde est antidémocratique ? Cette conception de la démocratie s’accorde merveilleusement bien aux lois de l’économie capitaliste et les Français, ai-je lu hier chez Guillaume Vissac, je crois, les Français n’ont jamais autant consommé de culture. C’est-à-dire ils n’ont jamais autant consommé d’onisation et de mononégation, de morale détestable et d’esthétique exécrable. La « consommation de la culture » est l’équivalent à notre époque du célèbre « cheval de course génial » de Musil ; l’indice d’un changement de civilisation dont nous ne prenons peut-être pas encore complètement la mesure, mais qui se dessine clairement à l’horizon. Sauf que nous ne pouvons pas jouer les naïfs, affecter de ne pas savoir, feindre l’étonnement : tout ceci est bien connu et obéit à des règles bien précises, dont la première devrait mettre un terme à toutes les querelles éthiques et esthétiques : il faut maximiser les profits. Tout le reste est diversion, divertissement. Il ne sert à rien de débattre des mérites esthétiques ou des qualités éthiques des tonnes d’ouvrages qui onisent et mononient : ce sont des livres, certes, mais comme les sandwichs des fast-food sont de la nourriture, les émissions de téléréalité de la musique, les plats cuisinés à l’écran comestibles. Leurs auteurs animent généralement des ateliers d’écriture et, selon leur milieu social d’origine, font du slam, sont éditeurs, montent des startups, se contentent d’être enfant de quelqu’un de riche, font leur jardin en permaculture. Dans dix ans, les autours auront changé, mais pas les vautours : les livres seront toujours aussi mauvais. N’est-ce pas cela, le plus désespérant ? Que tout change, mais que rien ne change. Jamais : tout est toujours aussi mauvais. Sans espoir de rédemption. Ce matin, quand je me suis levé, les chats m’attendaient, qui sont les maîtres de la maison. Ils ne m’attendaient pas moi, en vérité, mais que quelqu’un les nourrisse, et ce quelqu’un, c’était moi. J’ai trouvé cette forme de vie étrange, et belle. Le soleil ne s’était pas encore levé au-dessus de la colline au-dessus de la rivière qui coule en-dessous. J’ai fait chauffer de l’eau pour me faire un café et j’ai écrit cette page qui n’est pas si tragique qu’elle en a l’air. Il faut savoir ce que l’on veut, savoir ce que l’on fait. Est-ce que cette page a le pouvoir d’ouvrir les yeux de qui que ce soit ? Je ne le crois pas. Les yeux ne voient jamais que le déjà-vu alors que c’est tout le reste qu’il faudrait s’efforcer à voir, qui n’est pas invisible, non, mais passe trop souvent inaperçu, oui.