23.7.20

Deux heures de marche, ce matin. Hier, j’ai voulu écrire, sinon ce que je m’apprête à écrire à présent, du moins quelque chose de semblable, mais la chaleur et les piqures de moustiques m’en ont empêché. Quel rapport, m’apprêtais-je à me demander, quel rapport entre les piqures de moustiques et le sens de la vie ? Probablement aucun, mais dans les deux cas on cherches une solution à un problème que qu’on ne trouve, et ça gratte. Jusqu’au sang, parfois. Dans l’Homme sans qualités, Robert Musil dépeint des personnages au prise avec la question du sens de la vie et qui ou bien se trouvent absorbés dans l’impersonnel — c’est le cas d’Arhneim et de l’argent, de Diotime et de la grande idée, de Clarisse et du génie, de Hans Sepp et de l’antisémitisme, de Stumm et de l’ordre, de Leinsdorf et de l’État — ou bien se dissolvent dans le personnel, le Moi n’étant rien, que sensation, sentiment, pensée — c’est le cas de Walter et de la musique, qui ne parvient pas à être le génie que Clarisse voudrait qu’il devînt, et rêve d’une solution au problème dans la paternité, de Léone qui se remplit de nourriture, de Bonadea qui collectionne les amants, de Gerda qui, aux prises avec son énergie libidinale, finira vieille fille. Ce qu’il y a de fascinant chez Musil, c’est sa façon de penser ces termes (personnel — impersonnel) non comme des opposés stricts, comme on le ferait dans une pensée binaire, mais pour montrer qu’ils s’interpénètrent, tout l’impersonnel qu’il y a dans le personnel et tout le personnel qu’il y a dans l’impersonnel. En somme, le tout absorbant et le rien dissolvant, on n’apporte jamais de solution au problème (du sens) de la vie, rien que des bouches d’évacuation. Qui niera pour autant qu’il se pose de manière pressante ? Il y a cent ans comme aujourd’hui — preuve, s’il en était besoin, que c’est un de ces problèmes dont la position permanente ne signifie pas l’inanité (au sens où l’on dirait d’un problème qui ne trouve pas de solution que la cause en est qu’il est mal posé) mais bien plutôt la constante acuité : on ne peut pas espérer y répondre une fois pour toutes, il faut sans cesse le remettre sur le métier. Certes, sauf que ceci est peut-être aussi l’indice qu’il y a un problème au sein du problème, ou un problème du problème, comme si l’on cherchait au cœur d’une époque la négation de cette époque, au sein d’une époque, ce qui permettrait aux individus qui y vivent de vivre autrement.