24.7.20

Les gens existent
si l’on en veut la preuve
il suffit de vivre
comme eux
dans une sorte d’air
plus ou moins
le regard se perd
sur les manifestations
de cette présence
démonstration
sans passion
un peu plate voire
presque comme un poème
raté
qu’est-ce qu’ils font ?
si on le voulait
on pourrait le savoir
du regard d’ailleurs
on le devine mais non
il ne vaut mieux pas 
non
il ne vaut mieux pas
les gens existent
mais le faut-il vraiment ?

J’ai écrit ce poème, ce midi, à la table où nous avons déjeuné, aux deux derniers vers près, auxquels j’ai pensé ensuite, dans le musée, masqué, et je n’ai éprouvé aucune honte, si mauvais soit-il, ni à l’écrire ni à le copier à présent, ce poème, ici. Ensuite, après le déjeuner, devant les tableaux de Toulouse-Lautrec, je ne me suis pas demandé si Toulouse-Lautrec se demandait si ses tableaux étaient mauvais quand il les peignait, quand il les regardait — les regardait-il seulement ? —, comme ce portrait de sa mère, devant sa tasse de thé, les mains posées sur la table, qui ne regarde rien, la lumière qui vient de derrière elle éclaire les couleurs japonaises de cette composition ultragéométrique. Est-ce un bon, est-ce un mauvais tableau ? Difficile de répondre. Il n’y a que les machines qui ne fassent jamais rien de mauvais. Rien de bon, rien de mauvais non plus, ne font que réduire la vie, le monde à l’état de choses. La vie est-elle le ménagement du mauvais, du raté ? Que échoue, n’est-ce pas la preuve que est en vie ? Pourquoi moi, cependant, je me pose la question du mauvais ? N’est-ce pas un excès de conscience ? L’excès de conscience ne finit-il pas par nuire, détruire quelque chose de précieux, de plus primitif : un flux, un afflux, un influx ? Je ne sais pas. C’est la première fois de ma vie, ces derniers jours, que je visite des églises, des musées, un masque sur la nez. Les gens qui exigent, réclament, proclament le port de cet instrument abject de protection contre l’invisible n’aiment peut-être pas respirer. Moi, je n’ai pas d’opinion sur le sujet ; les opinions ne servent à rien. Si l’on me contraint à porter un masque pour aller d’un point p à un autre point p’ et que j’ai vraiment envie d’aller de p à p’, je porte un masque, sinon je reste chez moi. Mais le masque — chose étrange qui n’a pas manqué de m’étonner —, le port du masque obligatoire ne m’a pas empêché de penser à la peinture de Toulouse-Lautrec, que je croyais ne pas aimer, de la découvrir, donc, comme cette ville, chaude, rouge et liquide, Albi, à l’expressionisme léger de son enfant, quand il peint la Loïe Fuller aux Folies Bergères, toute en traits verticaux qui tendent au ciel, pur mouvement de cette huile pour carton. Économie de moyens. Maximum d’effets. Perfection. À aucun moment, en revanche, je ne me suis senti loin des autres derrière ce masque, toujours trop près, au contraire, comme toujours dans un musée, où je ne me vois et ne me conçois jamais que seul.  Peut-on voir quelque chose autrement ? Comment se trouver proche d’un corps, proche le toucher, si près sans l’avoir désiré ? Qui peut vouloir la proximité imposée, l’intimité forcée ? Le masque met l’accent sur l’égalité, raison pour laquelle l’immense majorité le réclame et l’acclame. Illusoire égalité. De même que la solitude est un état exact du corps, l’éloignement est la distance précise entre deux corps que rien d’eux-mêmes n’attire. Théorème.