26.7.20

Qu’est-ce que je cherchais en ce début d’après-midi, cherchant le cimetière nouveau de Cépie ? Des souvenirs, la rédemption, une idée, une idée rédemptrice, quelque chose que je ne savais pas, quelque chose que je ne cherchais pas ? Il faisait chaud. J’ai demandé à quelqu’un qui promenait son chien avec son fils qui promenait son chien où se trouvait le nouveau cimetière de Cépie, il m’a répondu qu’il n’y en avait qu’un, sur la place à côté de l’église, en haut de la rue. J’y suis allé. Mais ce que je cherchais ne se trouvait pas là. Alors j’ai marché encore un peu, contournant l’ancien cimetière par le haut, et j’ai trouvé le nouveau. J’ai ouvert la porte, et je suis entré. J’avais le sentiment de savoir où se trouvait ce que je cherchais, mais je n’y suis pas allé tout de suite. Directement. J’ai commencé par l’allée du haut, et puis je suis descendu, ai parcouru l’allée du bas dans cet espace désertique harassé de soleil, et c’est au fond, sur la gauche, que j’ai trouvé ce que je pensais chercher. J’ai vu qu’il y avait, dans un pot, un laurier planté. J’ai souri en moi à cette idée, et puis je suis allé remplir un arrosoir d’un peu d’eau et je suis revenu arroser la plante. La tombe, un olivier l’abritait. J’ai cherché quelque chose pour la nettoyer, mais je n’ai rien trouvé. Alors je l’ai fait à main nu. Inutile. Je suis allé me laver les mains et, revenu, j’ai regardé cette nature morte, que j’ai prise en photo. J’ai fait un certain nombre de photos. Ensuite, j’ai cueilli un rameau d’olivier, ramassé un caillou tirant sur le rose qui était échoué là, non loin de la tombe. Pourquoi ? Pour des fétiches ? Une histoire de rituel, je crois, plus probablement. J’ai pensé que je n’avais pas de rite à observer, moi, devant cette tombe. J’ai pensé qu’aucune liturgie ne me précédait qui m’aurait facilité la tâche, permis de savoir quoi dire, quoi penser. J’ai pensé que ce qu’il fallait que je pense et je dise, il fallait que je le trouve moi-même. J’ai pensé que je n’étais pas venu à l’enterrement. J’ai pensé que le mort n’aurait peut-être pas voulu que je sois là, à présent, que je vienne là. Qu’il aurait désapprouvé, pour dire les choses ainsi, suggérant qu’il y avait mieux à faire. J’ai ramassé mon sac que j’avais laissé tomber par terre, tournant sur moi-même à trois-cent soixante degrés, j’ai regardé le paysage alentour, j’ai fait quelques pas en arrière, me suis adossé au mur d’enceinte en dessous duquel poussait un amandier. J’ai cueilli une amande, et puis je l’ai jetée. Je me suis demandé ce que je faisais. Non que je me sois égaré — c’était exactement ici que je voulais être, j’étais venu exprès pour me trouver ici —, mais peut-être pour essayer de comprendre quelque chose. Quelque chose qui a trait à moi, au monde dans lequel je vis. Avec mon téléphone portable, je me suis enregistré en train de parler à Jean-Pierre Cometti, en train de me parler à moi-même, et m’enregistrant, je trouvais cela ridicule. Tout était ridicule. Sauf cette tombe, là, simple, une inscription simple. Presque rien. En fait, si l’on ne sait pas ce que l’on cherche, on ne risque pas de le trouver. Je n’aurais jamais trouvé cette tombe, par hasard. Non, il fallait savoir quoi chercher. N’est-ce pas infiniment triste ? On ne découvre jamais rien, c’est ça ? Je ne sais pas. Je voudrais imaginer, m’assurer du contraire. Quand je parlais à Jean-Pierre, là, vers trois heures de l’après-midi, sous le soleil implacable de la Méditerranée, d’une hauteur surplombant la vallée, dans ce cimetière-là, dépourvu de toute qualité esthétique, devant cette tombe-là, de pierre simple, je cherchais quelque chose, mais quoi ? Les mots se perdent en cours de route. Et peut-être est-ce tant mieux. À force de croire que les mots ont un sens qui forment des phrases qui ont un sens ou n’en ont pas qui forment des livres qui forment des œuvres qui ont un sens ou n’en ont pas, on pose les conséquences en principe, on croit savoir, mais on ne sait rien de rien, on est convaincu d’être soi-même, d’être cet être qui est. Mais ce n’est pas vrai. Je ne suis pas cet être qui suit, cet être qui est. J’ai les yeux rivés sur la tombe d’un mort et je ne sais pas où je pourrais regarder ailleurs. Qu’est-ce que je fais là ? Au bout d’un certain temps, je me suis dit : Va-t’en, qu’est-ce que tu fais là, tout ceci est absurde ! Oui, ou plutôt : ridicule. Tout est ridicule quand on pense à la mort. Mais il fallait que je sois ici. Il faut que la nécessité l’emporte sur le ridicule. Parce qu’elle seule a le pouvoir, peut-être, de convertir le ridicule en autre chose que lui-même, de faire d’une chose autre chose qu’elle-même, de faire d’une version d’une chose, une meilleure version de celle-ci. Où sont les morts s’ils ne nous observent pas ? Se gardent-ils de nous dans un silence distant ? Non, les morts ne nous parlent pas. C’est nous qui leur parlons. Comment faire pour avoir quelque chose à leur dire ? Comment faire, sinon vivre ?