27.7.20

Fini de relire à l’instant le premier tome de l’Homme sans qualités, pour la troisième fois, je crois, mais cela n’a que peu d’importance, chaque fois, je m’échoue sur ce rocher qui semble impossible à embrasser dans sa totalité. Ne faut-il pas accepter de ne pas l’embrasser ? Pour comparer ce qui est ou n’est pas comparable, sans doute parce qu’il s’est développé là-dessus une espèce de folklore qui rend la chose amusante, divertissante, on peut embrasser Ulysses dans sa totalité (le modèle antique en est, de plus, clairement identifié) et ce, en quelque sorte, que l’on aille ou que l’on n’aille pas au bout. Mais l’Homme sans qualités résiste, dans sa densité et son ampleur, comme si sa densité était son ampleur, et son ampleur, sa densité, parce que l’on ne tend pas vers une résolution, mais vers davantage de complexité, à mesure que le monde se dissout, que se diluent les personnes, les institutions, les choses, les êtres qui semblent le constituer, et que d’autres fusionnent. Enfin, je crois. La chaleur me plonge dans une profonde torpeur, je me distends, me fonds moi-même dans le roman. Difficile d’avoir une idée dans ces conditions. Mais de toute façon, il m’est difficile d’avoir une idée en ce moment. Une idée pour quoi ? Je ne sais pas. Il faut du temps ou de l’urgence, et l’air est peut-être trop peu respirable pour en tirer quelque chose. Et puis, qui voudrait avoir une idée personnelle au milieu de ce livre ? Dans le village où je suis, je ne respire pas l’air du temps, mais l’odeur des vieux livres plutôt, les pages un peu moisies. Est-ce mieux, est-ce pire ? Je ne sais pas. Est-ce ainsi qu’il faut évaluer les choses qui nous entourent, l’atmosphère dans laquelle nous sommes ? C’est mieux parce que l’air du temps sent mauvais. Pire, parce que c’est à cela que les livres sont destinées : la poussière et le moisi, inéluctable destruction des œuvres dont on peut se demander, dès lors, à quoi bon les composer, s’il ne faudrait pas les laisser dans le brouillard indistinct d’où on s’imagine qu’il faut les extirper ? Mes idées, ne devrais-je pas les laisser dans cette masse confuse, indifférenciée, et indifférente, d’où il me semble que je dois les tirer pour les mettre au jour ? Quel jour ? Musil est mort pauvre, ignoré, probablement aigri à cause de son insuccès, et son œuvre inachevée. Qui peut bien vouloir finir comme ça ?

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