10.8.20

Comment peut-on avoir bonne conscience ? Je crois que je n’ai jamais connu pareil sentiment. Faut-il une disposition d’esprit spéciale ou, au contraire, abandonner ses facultés critiques, ironiques ? Faut-il s’adonner à la pure positivité ? Ou se reposer sur un roc solide, un dogme, une croyance, une règle de vie stricte qui permet de faire descendre l’idéal transcendant dans l’immanence de la vie de tous les jours ? Est-ce que le fait de n’avoir jamais la conscience tranquille signifie que je suis libre ? La liberté est terrifiante, tellement que tout semble bon pour l’éviter : on n’aime rien tant que les interdits qui nous maintiennent dans les bornes strictes d’une vie bien réglée, aux limites claires, aux frontières infranchissables. En suivant ma règle, je fais le bien, peu importe le mal que je peux faire par ailleurs, le bien s’identifiant avec la règle et son application sans exception, il est toujours sans commune mesure avec le mal. Il est même probable qu’on n’en ait pas conscience, il n’appartient pas à cette sphère, il se situe dans un au-delà inaccessible. La règle, l’interdit, l’ascèse, voilà qui clarifie les notions. Et le sommeil du juste est à la portée de n’importe qui. Ne pas causer de souffrance peut sembler un objectif désirable, une sorte de morale ultime, aisément universalisable, qui tient pour acquis bizarre qu’on ne souffre pas soi-même. Mais qui ne souffre pas ? Qui peut se trouver à ce point en accord avec lui-même, bien de sa personne, que nulle tension, nul doute, nul brume qui ne se dissipe pas, nul remord, nulle crainte ne vient plus perturber la paix de l’existence ? Une vie ainsi vécue, il me semble, ce serait comme si elle avait dit son dernier mot, comme si on avait conclu, plutôt à la suite d’une révélation que d’une conversation, qu’il n’y a plus rien à ajouter, simplement à vivre comme ça, indéfiniment. Mais de celui qui ne se réveille pas la nuit, persuadé d’être un escroc, un raté, un imposteur, peut-on dire qu’il vit sa vie ou la triste parodie  de l’existence simplifiée à l’extrême ?  Ne peut-on pas encore se demander s’il n’est pas tout simplement abruti, comme anesthésié, confit dans la certitude d’accomplir le devoir qu’implique un bien à la portée de toutes et chacun ? Les tourments ne valent-ils pas mieux que les serments ? Les points d’interrogation, mieux que les points finaux ? Quand on cesse de délibérer sur les fins (que l’on pense qu’on ne délibère que sur les moyens ou qu’on pense que l’on a déjà trouvé la fin — ses deux attitudes ne s’excluant d’ailleurs pas l’une l’autre), quand on cesse de délibérer sur les fins, ne s’interdit-on pas par la même de faire le bien ? On trouve des solutions aux problèmes sans les avoir tous explorés. Un jour, on s’arrête, fatigué. Et l’on dort, bercé par la mélodie lénifiante du règne des fins, c’est-à-dire : de la fin de l’histoire. Paix tranquille. Petite mort pire que la vraie.

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