13.8.20

Aujourd’hui, j’ai écrit dans mon carnet pour la première fois depuis un mois, ou plus, je ne sais pas exactement. Au regard des événements spectaculaires qui se produisent chaque jour par centaines dans le monde, j’ai conscience que cet événement est mineur, mais il n’est pas sans importance pour moi : quelque chose se produit quand j’écris dans mon carnet, qui ne se produit et ne peut pas se produire ailleurs que , d’où l’importance d’écrire dedans. Mais enfin, cela ne résout pas les problèmes qui se posent à moi et que je tente de noter le plus consciencieusement possible depuis que je les perçois. Il est possible que ma vie d’écrivain soit un fiasco total, mais qu’est-ce qui me pousse alors à me dire qu’il faut que je la vive quand même, que je la vive jusqu’à bout ? Est-ce une forme d’entêtement ? Cela provient-il de la croyance que quelque chose peut prendre forme comme une œuvre ? Est-ce une manière de me suicider : aller au bout d’une logique absurde pour finir par en finir ? Ou alors est-ce que je me dis qu’il faut faire ce pour quoi on est là et que moi, je suis là pour ça ? Comme si j’avais compris, comme si j’avais déjà compris. Et c’est vrai, il me semble que j’ai déjà compris, il y a longtemps, ce pour quoi j’étais là. Peut-être que je me trompe. On ne peut jamais exclure la possibilité de l’erreur, peut-être que je me trompe, peut-être même que l’univers est trompeur, que nous sommes voués à nous tromper, mais c’est ce qu’il faut que je fasse. De quoi est-ce que j’ai besoin ? D’une foi, d’une méthode ? Oui, pourquoi pas ? Ou de tout autre chose, de quelque chose que je dois inventer dans le moment que je le fais. Je crois que j’ai déjà employé cette expression qui ressemble à une formule, et je ne puis pas exclure que je me paie de mots. Ce qui me poserait un grand problème. Je ne veux pas être parlé par les mots, être parlé par le langage. C’est trop souvent ce qu’il se produit : on croit avoir une idée originale, mais elle est simplement une odeur dans l’air du temps. Ce que nous disons, ce n’est pas nous qui le disons, c’est une voix qui s’exprime par notre bouche, parle par ce petit trou d’air où s’engouffrent des expressions, des croyances, des certitudes, des convictions que nous n’éprouvons pas personnellement, que nous nous contentons de porter. Je ne veux pas être parlé par le langage. Écrire, c’est le contraire d’être parlé par le langage, c’est se faire une langue, pas un style — un style est une réduction à l’absurde de la langue, une version étriquée, et stérile —, laquelle est toujours infiniment plus riche qu’un style, parce qu’elle n’est pas univoque, monologique, monodique, monophonique, monomaniaque. L’écriture, c’est la polymanie de la langue. À l’épreuve, dans l’expérience, l’exploration. Avant, ce matin, je m’étais rasé le crâne. Mais c’est une autre histoire.

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