14.8.20

L’ordre du monde n’est pas donné, il faut le faire. Si l’on veut, il faut faire du monde un cosmos, c’est-à-dire : mettre de l’ordre dans l’univers. Et tout, en un sens, revient à cela : quel ordre mets-je dans l’univers ? Comment est-ce que je m’y prends pour ordonner l’univers ? Il peut sembler que ce soient là des questions passablement abstraites, détachées de la réalité quotidienne, mais il n’en est rien. L’ordre du monde n’est pas une décision théorique — ce qui ne signifie pas qu’on ne puisse pas donner un ordre au monde en se fondant sur des raisons théoriques —, c’est intimement lié à l’expérience que l’on a de la vie, jusques en ses expressions les plus banales. L’ordre du monde ne se désolidarise pas de l’ordre de mon langage, de l’ordre de mes actions, de l’ordre de mes désirs. L’ordre, ou le désordre. Il faut éprouver l’ordre du monde, le ressentir dans sa chair pour qu’il ne coure pas le risque de s’effondrer sur nous au moindre désordre qui s’y manifeste. Qu’est-ce qui, soudain, fait passer un comportement antisocial pour un comportement socialement souhaitable ? Une femme, invitée à dîner par les parents de l’enfant à qui elle s’adresse, lui dit : « Soit tu restes à distance soit je mets mon masque », et ce n’est pas un comportement antisocial, mais un comportement encouragé par le tour que prend la société. Le désordre est si grand dans les idées que les comportements humains sont prohibés et les comportements inhumains, valorisés. En fait, il est probable que le désordre soit si grand, et si soudain, parce qu’il n’y a pas d’ordre dans les idées, pas d’ordre dans les désirs, pas d’ordre dans l’univers, mais un grand désordre qui passe inaperçu en temps normal dans la mesure où, en ce temps-là, cet ordre n’a pas besoin de se manifester, les événements du monde se produisant de manière plus ou moins automatique, sans personne qui préside aux actions, les gens faisant ce qu’ils ont à faire, allant au travail, conduisant leur véhicule, prenant leur métro, mangeant leur nourriture, baisant leur éphémère conjoint sans que personne réellement ne soit dans ce qu’il fait. Quand quelque chose se produit qui dérange ce fonctionnement automatique de l’univers, quand soudain il faut être dans ce que l’on fait, on se rend compte que personne ne sait comment faire parce que personne n’a jamais appris à être dans ce qu’il fait, mais simplement à agir de façon automatique, porté par les habitudes, l’écoulement des transports, qu’ils s’agissent des transports en commun, de la liesse populaire autorisée à date fixe, du versement du salaire, du paiement de l’impôt, ou de ne je ne sais quoi d’autre. Dire à un enfant, « Ne t’approche pas de moi », et que cela, au final, ne soit pas plus choquant que de dire « Bonjour » ou « Je suis végan », n’exprime-t-il pas pourtant une étrange inversion des valeurs, une inversion qui n’a rien de violent ni de sauvage, qui est au contraire normale ? Face à une menace invisible, plongé dans un climat de peur, chacun devient une menace, chacun est un danger, et la plus élémentaire humanité, des mœurs douces et policée, une peine superflue qu’il n’est pas besoin de se donner. Le désordre de l’univers se manifeste moins sous la forme d’un grand chaos (violent, destructeur, brutal, incompréhensible) que comme une atomisation, une fragmentation : plus personne n’a de rapport à l’ensemble, chacun compte pour lui-même, et seulement pour lui-même, et l’égoïsme — c’est-à-dire le fait de ne prendre en compte que la forme de vie que je valorise au mépris de toutes les autres, de n’être capable d’accéder à aucun désir si ce n’est le mien — est encouragé par ceux-là qui prétendent protéger la société, en être au fondement solide : le pouvoir, le gouvernement, l’autorité, l’État. C’est l’État qui atomise les individus pour les transformer en purs égos qu’on peut terroriser, terrifier, à qui on peut intimer les ordres alternatifs de jouir, de désirer, de se réjouir, de pleurer, d’aduler, de haïr, d’avoir confiance, d’avoir peur. Égos gouvernables à l’infini, chacun étant substituable à n’importe qui dans le désordre universel. L’ordre du monde n’est pas une question bêtement scientifique : qu’est-ce qu’il y avait à l’origine du monde ? C’est une question morale : qu’est-ce que je fais du monde que j’habite ? Qu’est-ce que je fais de ce monde dont je ne suis ni le propriétaire ni le locataire, qui n’appartient à personne, mais où il se trouve que je vis ? La destruction du monde, n’en déplaise aux fanatiques de l’apocalypse, lesquels manquent cruellement d’imagination, ne prendra sans doute pas la forme d’un grand brasier, il n’y aura pas un grand boum, réplique de celui que l’on a inventé pour expliquer la création ; elle est beaucoup plus banale, beaucoup plus ordinaire. Elle a lieu, de fait, chaque fois que l’on confond la peur et la prudence. La prudence consiste à mettre en œuvre des moyens pour parvenir à des fins. La peur, à poser des fins apocalyptiques et chercher des moyens de l’empêcher. Sauf que ces moyens seront toujours disproportionnés parce qu’ils seront toujours ou excessifs ou insuffisants. L’ordre du monde, c’est à moi de le faire. Non que j’en sois le maître, bien au contraire : parce que je ne fais que l’habiter. Le monde est mon habitacle et je suis son ordre.

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