22.8.20

Pourquoi s’acharner à avoir des idées ? Pourquoi, en effet, alors qu’elles sont probablement responsables des plus grandes catastrophes que l’humanité a connues ? Ne vaudrait-il pas mieux s’acharner à ne pas avoir d’idées ? Les traquer et les détruire systématiquement afin qu’il n’en reste plus une seule ? N’est-ce pas la seule philosophie à avoir, la seule voie politique à suivre ? On devrait se méfier des gens qui ont des idées, qui proposent des solutions, des méthodes, des techniques, des plans, des programmes, des régimes. Au lieu de quoi, malgré les preuves qui s’amoncellent jour après jour que ceux sont eux, eux et leurs idées, qui sont responsables des problèmes, on continue à réclamer des idées, toujours plus d’idées. Et pas seulement des idées : des idées neuves. Comme si les idées anciennes n’étaient pas suffisamment médiocres, comme si elles n’avaient pas causé suffisamment de mal, comme si l’on pouvait espérer de l’humanité, après des milliers d’années passées à ne rien produire que des idées neuves, et catastrophiques, qu’elle ait une idée neuve, mais bonne. Moi-même, n’est-il pas vrai que je me sens mieux quand je n’ai pas d’idées, quand je ne cherche pas à avoir d’idées ? Regarde-moi : je passe des semaines à chercher une idée, idée que je ne trouve pas ou que, la trouvant, je trouve mauvaise, des semaines à me morfondre parce que je cherche une idée que je ne trouve pas ou mauvaise, et je commence à me dire que je ne suis qu’un raté, quand soudain, je me mets à écrire, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment, comme ça. Pourtant, si on me demandait si j’ai trouvé une idée, je répondrais que non, absolument pas, au contraire, même, sans doute, que non seulement je n’en ai pas trouvé, mais qu’en plus il me semble que j’ai cessé d’en chercher : au lieu de chercher, j’écris, je vis, je cours, je dors, je baise, je mange, je bois, enfin, tout ça, quoi, mais sans la moindre idée surtout, et je sens bien que, quand une idée pointerait le bout de son nez, je sens bien que ce serait là que les ennuis risqueraient de recommencer. Alors pourquoi voulons-nous des idées ? Pourquoi attendons-nous des autres qu’ils aient des idées ? Qu’ils aient des idées, qu’ils les proposent et, non contents de ce massacre, qu’ils les appliquent ? On voit bien que plus les idées sont mauvaises et plus elles ont de chances de plaire et d’être appliquées, causant d’incroyables dégâts auxquels il faut remédier en ayant des idées, et ainsi de suite. Ne voit-on pas que ce sont toutes nos idées et toutes nos idées en réponse à toutes nos idées qui ont fini par causer la destruction de la planète ? Et pourtant, quelqu’un vient qui dit : je sais, j’ai une idée, voilà ce qu’il faut faire, de toute urgence, imposer à l’humanité sans transiger telle ou telle règle pour nous sauver. Et nous l’écoutons, et certains approuvent et certains désapprouvent, mais nous l’écoutons. N’est-ce pas tragique que nous ayons encore assez de force pour écouter les gens qui ont des idées, n’est-ce pas tragique que nous les laissions parler, que nous les autorisions à polluer un peu plus notre univers, à le saccager un peu plus ? Quand en finirons-nous avec les idées ? Quand cesserons-nous d’avoir et de réclamer des idées ? Quand nous débarrasserons-nous enfin de cette passion mortifère ?