27.8.20

Je ne m’informe plus. J’ai pris cette décision avant-hier, et l’ai mise en pratique hier. Je l’ai prise parce que j’avais l’impression d’être dépossédé, non, ni exproprié, non plus, ce n’est pas une question de propriété, j’ai décidé de ne plus m’informer parce que j’ai fini par ne plus penser mes pensées, mais penser les pensées des autres, d’autres pensées que les miennes. Et pourtant, souvent, quand je pensais ces pensées, j’avais l’impression que c’étaient mes pensées, en un sens, je parvenais à les faire miennes, mais dans d’autres moments, des moments de lucidité, quand je parvenais à m’observer en train de penser, à me penser en train de penser, je voyais bien que ces pensées n’étaient pas les miennes, que ce n’était pas moi qui étais en train de penser ces pensées, mais quelqu’un que ces pensées avaient rendu autre. Je m’en suis aperçu : je ne parvenais pas au bout de ma pensée, toujours des mots se mettaient en travers d’elle, des mots que je n’avais pas choisis, des mots qui venaient de ces autres pensées que je pensais, des mots que je pensais moi-même à mon tour, mais qui ne participaient pas de mon flux de pensée, étaient comme un flux extérieur qui se déversait dans le mien, une espèce invasive de pensées qui sont toujours plus nombreuses et finissent pas prendre la place de pensées indigènes. D’abord, on pense ses pensées (pensées qui peuvent naître de la confrontation avec d’autres pensées, pensées qui peuvent provenir d’autres que soi) et puis, on pense des pensées des autres, et puis on ne pense plus que les pensées des autres, et puis les pensées des autres deviennent ses pensées à soi. Qui est-on devenu ? un autre, certes, mais quel autre ? À la rigueur, si je n’avais jamais eu de pensées, cela ne m’aurait probablement pas dérangé d’avoir les pensées des autres. Après tout, une pensée, que ce soit une pensée à soi ou une pensée à un autre, c’est toujours une pensée. Et peut-être, je dis bien peut-être, avoir une pensée, c’est toujours mieux que de ne pas en avoir du tout. Mais j’avais eu des pensées, et ce qui me dérangeait dans la substitution de pensées autres aux pensées miennes, ce n’était pas tant l’altérité de ces pensées autres que le fait que je ne pouvais plus penser ce que je voulais penser, mais ce que les autres pensaient, et voulaient sans doute que je pense, sinon pourquoi auraient-ils exprimé leurs pensées de la façon dont ils le faisaient : agressive, et répétitive, méprisante, abrutissante, et envahissante ? Je me suis aperçu que les pensées que je pensais ressemblaient de moins en moins aux pensées que je pensais avant de penser ces pensées autres. Et que mes pensées, les pensées que j’avais envie de penser, parce que je ne les avais pas pensées à fond, je n’avais pas épuisé la pensée de ces pensées, ces pensées, je n’arrivais plus à les penser, je ne pouvais plus penser que les pensées autres et pas les pensées miennes. Essayant de penser mes pensées, je me suis demandé pourquoi je pensais plus les pensées autres que les pensées miennes. Ces dernières sont-elles plus séduisantes ? Non. Ces dernières sont-elles plus stimulantes ? Non. Je préfère penser mes pensées que les pensées des autres. Ces dernières sont-elles plus faciles à penser ? Peut-être. D’où cela vient-il ? Peut-être du fait qu’elles semblent plus immédiates, ou plus réelles, ayant trait à ce qu’il se passe. Et, de fait, ces pensées, on a l’impression qu’elles nous parlent à nous, qu’elles nous parlent de nous, qu’elles nous chuchotent des mots doux à l’oreille ou alors qu’elles nous donnent des ordres ou alors qu’elles menacent de nous punir comme les parents le font ou alors qu’elles nous félicitent, nous promettent une récompense. Mais quand on les observe bien, de quoi s’aperçoit-on ? Ce ne sont pas des pensées pour penser, mais des pensées pour obéir, pas des pensées pour agir, mais des pensées pour exécuter. D’où ce sentiment d’impersonnalité dans les pensées : quelle vie suis-je en train de vivre — la vie de qui ? À cette question la réponse est négative : pas la mienne. Mais de qui, alors ? De personne, justement, une vie impersonnelle, la vie des grands ensembles, la vie des continents, la vie des économies d’échelle, pas la vie des étoiles, la vie des îles.