8.9.20

Pas envie de savoir de quoi souffre le monde, ce qui le fait trembler, ce qu’il redoute, les causes qu’il assigne à sa destruction prochaine ou lointaine, pas envie, non. J’ai déjà beaucoup à faire avec ce pour quoi je souffre, ce qui fait que je suis là, seul, à tourner en rond dans ma tête, me demandant pourquoi, comment, est-ce que quelque chose a un sens, est-ce que quelque chose mérite qu’on le prenne au sérieux et qu’on y consacre sa vie, si c’est pour vivre une vie dans la plus parfaite indifférence ? Pas envie d’entendre le monde se plaindre, le monde avoir peur, mourir par avance, se déliter en sauvant une apparence d’incompréhensible normalité. Au moins faudrait-il être à même d’en tirer les conséquences : si tout est foutu, alors il faut faire autre chose, changer son fusil d’épaule pour éviter de se suicider. Mais peut-être le monde a-t-il envie de se suicider — moi pas. Ce serait mieux si j’en avais envie, ça me donnerait un thème sur lequel varier indéfiniment mes inconséquences, ou alors je pourrais fantasmer, onaniste du néant, le passage à l’acte ; — non. Le monde est pourri, mais j’aime la vie. Est-ce un paradoxe, une contradiction ? Oui. Non. Sait-on jamais ? Quand on lit dans les livres qu’il vaut mieux être en désaccord avec le monde entier qu’en désaccord avec soi-même, on trouve cette idée pertinente, on l’approuve, parce que l’on est sûr que tout le monde l’approuvera aussi, mais quand on l’éprouve, on n’est plus du tout sûr de l’approuver. Les propositions générales ont les dehors de la vérité, mais ce qu’elles expriment n’a de sens qu’en particulier. On fait des généralités pour avoir quelque chose à dire, mais elles se désagrègent au contact de notre particularité. J’aime la vie, quelle phrase absurde ! Je devrais dire, pour l’être moins, que je garde encore espoir — mon espoir privé se confondant à partir d’un certain point avec mon espoir public —, malgré toutes les preuves qui s’accumulent pour démontrer l’imbécilité d’un tel espoir.