9.9.20

On sous-estime, je crois, le rôle que joue la mauvaise littérature, et en général toutes les mauvaises formes artistiques, dans la destruction du monde auquel on substitue un univers où la valeur marchande l’emporte sur toutes les autres, où le cours d’une action en bourse décide de celui de l’histoire, un univers toujours plus déshumanisé, où l’individu est martyrisé, dépossédé de son activité dans le travail salarié aussi bien que dans l’absence de celui-ci, et contraint à consommer sans répit. Pour qui, comme moi, a été élevé dans l’idée qu’il n’y avait rien de supérieur aux œuvres d’art, que la seule chose devant laquelle on pouvait se prosterner, c’était un chef-d’œuvre, et que, parmi ces chefs-d’œuvre, les chefs-d’œuvre littéraires occupaient probablement le premier rang, qu’ils soient écrits par Dante, Proust ou Aragon, pour moi qui, n’étant pas issue de “l’élite de la Nation” ne dois tout de même pas être le seul dans ce cas, la conscience de la nullité de ce qui remplit les pages des suppléments littéraires de la presse nationale ou régionale, occupent les ondes ou les quelques minutes culturelles éparpillées sur les écrans, ce que l’on considère digne d’éloge, de prix, bref ce qui se vend, cette conscience est insupportable. Ce matin, ainsi, après avoir lu à haute voix quelques pages d’un livre qui marche, j’ai ressenti une telle envie de pleurer que j’ai dû étouffer un sanglot. Non à cause de la nullité des pages que je venais de lire, pages si ineptes, qu’elles ne peuvent guère provoquer que l’indifférence, ou, malgré elles, un rire ironique et méchant, peu flatteur pour le rieur, pages destinées à l’oubli, mais parce que je pouvais considérer, les lisant, et pensant à elles après les avoir lues, tout ce qui sépare l’idéal hérité de ma mère des valeurs de l’époque qui est la mienne, c’est-à-dire, puisque dans un passé récent certaines valeurs parvenaient encore à se transmettre de génération en génération, tout ce qui sépare mon idéal de ce en quoi mon époque croit, ou bien encore tout ce qui sépare ce que j’écris de ce qui se vend. La destruction du monde par la destruction de l’art achève un cycle d’anéantissement au terme duquel on peut se demander ce qu’il va rester. L’art n’appartenant plus à un domaine de valeurs qui échappent aux considérations que l’on consacre au domaine de tout ce qui a une valeur marchande, c’est l’idée même d’un domaine de valeurs autres, différentes, plus nobles peut-être, moins prosaïques assurément, et où il est possible que les individus se réalisent, qui se trouve vidée de toute sa substance. Et l’on voit bien, il me semble, le rôle que joue l’éparpillement identitaire de la réalisation de soi comme une sorte de substitut égoïste à la possibilité d’une réalisation complète dans l’expérience esthétique : plus personne ne se dépasse sinon pour réaliser la mue paresseuse de l’acceptation de ce qu’il est déjà par les autres, sa normalisation sociale, son annulation. Ce qui explique pourquoi les livres ne parlent plus que de ce que l’on sait déjà, les arts visuels ne montrent plus que ce qui a déjà été vu : chaque moment de notre horizon est indépassable (c’est le sens de l’art contemporain), il n’y a rien d’autre au-delà de lui (demain n’existe pas), de même qu’il n’y a jamais rien eu avant (plus rien ne se transmet). Et, de fait, notre horizon est un mur sur lequel la sensibilité vient se fracasser. Avec ses débris, on fabrique des marchandises sans espoir, des marchandises qui prêchent la haine de l’espoir. Et l’on nous force, qui plus est, à organiser ses funérailles.