14.9.20

De la bourgeoisie universelle. — L’espèce de doctrine non explicitée en tant que telle de la conservation de la vie comme horizon ultime de l’existence, qu’est-elle, au final, sinon une extension du conservatisme bourgeois à l’ensemble des processus biologiques ? Répondre Ne pas mourir à la question Qu’est-ce que vivre ? n’est pas une conséquence d’une sorte de prudence théorique qu’incarnerait le principe de précaution, c’en est la raison même. Le bourgeois ignore toutes les expériences qui permettent à l’existence de devenir autre, de se transformer, à l’individu de devenir ce qu’il n’est pas, de se dépasser et d’atteindre à une forme plus accomplie, une forme meilleure de soi-même, de justifier par elle son existence et de donner ainsi un sens à sa vie, fût-ce au prix de sa vie. Donner sa vie, se sacrifier, que ce soit pour la patrie, pour l’art, par amour, ou que sais-je encore ? — toutes ces possibilités sont étrangères à la mentalité bourgeoisie qui est devenue la mentalité universelle. Car, contrairement à ce que l’on a pu croire jusqu’à une époque récente, la bourgeoisie n’est pas tant une classe sociale qu’une mentalité, une tournure d’esprit, une façon de penser. Et, en règle générale, il conviendrait de réinterpréter l’ensemble des classes sociales en termes non sociologiques, non économiques, mais comme des façons de penser qui sont si loin d’être étrangères à l’action, qu’elles en sont au principe même. L’exigence de normalité qui est au fondement de l’éthique contemporaine, laquelle s’exprime dans l’impératif selon lequel tous doivent reconnaître chacun comme normal, participe de cet embourgeoisement universel : en tant que je suis l’ego que je suis, je suis impeccable, parfait, et je dois être reconnu comme tel. Toute tendance au changement est vécue comme une oppression, une agression parce que rien n’a plus de prix que cette vie que je suis en train de vivre, quand même ce ne serait jamais qu’une vie parmi quelques milliards d’autres. Ma vie fait tout le prix de ma vie. Et, en un sens, je dois non seulement être reconnu comme un absolu du seul fait que je suis en vie, mais je dois encore être célébré de ce fait seul. Une extrême diversité sociologique s’accompagne d’une grande pauvreté philosophique : les dehors sont riches, mais les dedans vides. Les signes extérieurs l’emportent sur tout autre forme de vérité envisageable : le moi est une information qui se dissout dans un flux ininterrompu. Ce qui se conserve, ce sont les formes les moins intéressantes de l’existence, des formes végétatives qui connaissent des éruptions mais qui tendent à l’anéantissement de soi, la non-mort se distinguant toujours moins de la non-vie.