18.9.20

Tout est de ta faute. Tu n’as que ce que tu mérites. Parfois, je ne comprends pas très bien ce que je suis en train de faire, il me semble que j’ai besoin d’un certain temps, sinon pour comprendre, du moins pour appréhender l’activité. Ce n’est pas une question de maîtrise, c’est une question de sensations, parvenir à cerner l’étendue et les limites de la tâche. Enfin, quelque chose comme ça. Quelque chose se passe, et ce n’est qu’après coup qu’on essaie de savoir quoi. Ce qui signifie, d’une certaine façon, que nous sommes toujours en retard. Mais en retard sur qui ? En retard sur nous-mêmes. Pas en retard du tout, par conséquent. Un peu comme le test de Libet, qui prouvait que nous étions conscients de vouloir agir après avoir agi : nous voulons agir après avoir agi. Que se passe-t-il dans la latence entre l’action et la volonté ? Qui agit si ce n’est pas moi qui agis ? Mais ce non-moi qui agit, qui est-ce, sinon moi ? Je suis là et encore là où je n’ai pas conscience d’être. La conscience n’est qu’un enregistrement d’événements qui ont déjà eu lieu sans que personne ne les veuille vraiment — je veux après eux —, je n’ai conscience que d’événements passés, toujours en retard, à la traîne sur moi-même. Si on étend ce phénomène à l’ensemble des processus conscients, le moi est un parasite qui regarde le non-moi que je suis agir. Se fier à ces phénomènes conscients (voire aux phénomènes inconscients que la conscience fige a posteriori) revient à s’ancrer dans un passé éternel, se concevoir sous l’espèce du daté, du fini. Le moi est en retard, il vient trop tard. Mais qui est celui qui est en avance sur lui ? Comment s’adresser à lui puisque celui qui pourrait s’adresser à lui vient toujours après lui ? Comment s’adresser à un absent, qui est déjà parti, a déjà changé de sujet ? Comment me parler à moi-même ? Comment parler au moi jeune qui agit cependant que le moi vieux qui veut attend qu’il ait fini ? Énergie hors langage, impossible à canaliser. Ne s’épuise-t-elle pas quand on essaie de la réduire à ce qu’elle n’est pas, de la faire parler, la somme de s’expliquer, de rendre des comptes, assigne des responsabilités, des mérites et des blâmes ? Faut-il pour autant s’imaginer un sauvage en chacun de nous, brutal et violent ? Pourquoi pas ? À condition de ne pas se figurer de même qu’il détient une vérité à laquelle l’accès serait impossible. Le sauvage n’est pas en chacun de nous. Je suis ce sauvage, cette force brutale et insaisissable. L’erreur n’est pas de refuser d’y croire, mais de lui attribuer des pouvoirs spéciaux, supérieurs, de ne plus croire qu’en lui.