23.9.20

Toute la différence entre laisser des traces et en relever, prélever des empreintes, organiser des événements passés en vue de quelque chose à venir (qu’on ignore, dont on a le dessein, qu’on envisage). Documenter mon existence pour ne pas la perdre, cela ne m’a jamais intéressé. Un peu comme je n’ai jamais vraiment aimé raconter mes journées, ou des anecdotes. En revanche, dans les prélèvements faits sur le vif, quand on ne sait pas encore penser, quand on ne sait pas encore quoi penser, ou alors sans distinction, ce n’est pas fabriquer des souvenirs, mais des avenirs. Toute la différence entre la mémoire (morte, vive, c’est la même) et la pensée : le souvenir figé, fixé est sans efficace, artifice mort, sa volonté est impuissante, elle ne va nulle part, ne mène à rien, demeure obsédée par elle-même, l’être-trace de sa trace, c’est un contemporain éternel, en somme, pas un passé, parce que rien ne passe dans une trace. Je réfléchis, j’écris, et je pense à des photographies que j’ai prises, il y a un, deux ans, des images instantanées que je conserve dans des boîtes, sans que je ne les regarde vraiment jamais, en attente peut-être d’un appel à elles. Certes, les voyant, je me souviens (de ce que je faisais, du jour qu’on était, du lieu où c’était — elles sont faites pour cela), mais je me souviens aussi de les avoir prises pour m’en souvenir un jour, pour donner un point de repère à mon souvenir, pour que ce souvenir du souvenir trouve sa place dans un ordre, dans une organisation. Comme la dernière phrase du dernier livre (la phrase codée en binaire des habitacles) appelle la première phrase du prochain livre (lequel n’a pas encore de nom), ou du moins donne une espèce de motif pour le livre qui n’existe pas encore. Obsession de la cohérence ? Peut-être. Mais je ne dirai pas excès de cohérence, je ne fabrique pas un système artificiel, les pensées ont un ordre qui, toutefois, n’est pas totalement conscient, mais se déploie dans l’espace et le temps, celui des livres et celui de la vie qu’il faut vivre pour écrire des livres. C’est vrai, quoi d’autre sinon une vie, peut bien résoudre le problème de la vie ?

Reflets du soleil
derrière les rideaux baissés
et mes yeux
blessés.