17.10.20

Hier, tâchant de tirer quelques idées au clair et d’en laisser s’échapper une ou deux autres, j’ai pris diverses notes, écrit deux aphorismes (un long et un court) et un poème, mais aucun de ces écrits ne semble porter directement sur l’horreur de l’existence. Horreur brutale, sanglante, violente et hideuse qui naît d’un mélange d’ignorance, d’inculture, de haine et de bêtise. Horreur banale, de la vie telle qu’elle suit son cours, dans l’impossibilité de travailler dignement, d’aimer son métier et d’en vivre, de vivre en paix non pas pour un repos éternel mais pour se consacrer à ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue — et dont la négation est injustement l’horreur. Rien ne concerne cette horreur dans tout ce que j’ai écrit, horreur dont j’avais déjà pris connaissance, et pourtant, elle n’est jamais ignorée, tue, cette horreur qui monte de l’accumulation des revendications minoritaires, dont aucune, à elle seule, n’est responsable de rien, évidemment, ce serait trop facile, mais dont la conjonction contribue à faire de ce monde un magma immonde d’effusions sordides. Tout le monde veut être accepté tel qu’il est, mais personne n’ose se regarder en face. Tout le monde veut être accepté, donc, mais personne ne sait qui veut être accepté, donc. Tout le monde s’ignore, mais s’adore, donc. C’est un des grands paradoxes de notre temps, qui n’a peut-être jamais été si égoïste et si peu réflexif. Qui met en question ses propres présupposés ? Qui doute encore de lui-même ? Qui se sent faillible ? Pas fragile, non, faillible, tout le contraire : si fort qu’on est en mesure d’accepter la possibilité de l’erreur, de reconnaître une erreur quand elle est commise, et de la corriger pour qu’elle ne se reproduise. Tout le monde est si faible, si fragile, si débile, que plus personne n’ose se tromper : comme si l’erreur ferait s’effondrer le culte de la personnalité, démasquerait le néant derrière les convictions, les certitudes, les persuasions. Derrière les masques, il est possible qu’il n’y ait rien : encore faut-il les faire tomber. Ce matin, les pieds dans le sable, je ne pensais plus à rien de tout cela ; je singeais plutôt, quelque action artistique à laquelle j’ai pu participer, ou telle autre à laquelle j’aurais aimé prendre part. Je laissais des traces de mes pas dans le sable, sous le soleil puissant de Marseille. Un peu après, avec l’enfant, les pieds dans l’eau, la saison se fit sentir. Automne, m’avait dit Daphné, la semaine précédente :J’aime toutes les saisons, mais l’automne est ma saison préférée. Est-ce que la parole de l’enfant affirme quelque proposition qui nie tout le reste ? Ce n’est pas ce que je dis. Qu’est-ce que je dis ? Je ne sais pas. Je préfère me poser la question plutôt que d’y répondre, c’est-à-dire : plutôt que d’avoir déjà la réponse avant même de poser la question. Combien viennent au monde avec plus de questions que de réponses ? Tout le malheur des hommes. Non. Vraiment, je ne sais pas.

Un mois passé aussi à prendre chaque jour des photographies instantanées.