19.10.20

Parfois, j’ai peur quand je vois les gens essayer de mettre des mots sur ce qu’ils ont dans la tête parce qu’ils ne comprennent pas les mots qu’ils essaient de mettre sur ce qu’ils ont dans la tête, que ce qu’ils ont dans la tête, ce sont d’autres qui l’y ont mis, et qu’il me semble qu’ils ne s’aperçoivent ni de l’inadéquation des mots à leurs idées ni de l’inadéquation de leurs idées à eux-mêmes. Or, comment cette inadéquation pourrait-elle donner lieu à une adéquation au monde — de soi au monde, de soi à soi, du monde au monde ? C’est impossible, non ? Alors, je ferme les yeux. Un souvenir me vient. J’y pense un certain temps. Et puis, sans que je sache très bien pourquoi, je lance une recherche sur Google au terme de laquelle il apparaît que mon souvenir vaut mieux que Google. Preuve, peut-être, qu’il vaut mieux fermer les yeux. On te reprochera toujours de ne pas vouloir regarder la réalité en face. Mais la réalité, si elle ressemble à ceux qui te font ce reproche, mieux vaut ne pas la voir. Pas cette réalité, en tout cas. Pas ce monde horrible qui prend forme, un désastre à ciel ouvert qui s’enfonce tous les jours un peu plus dans la vie privée, l’intimité, au point que d’intimité, il n’y en a plus. Tu n’as plus rien à toi. J’aimerais que nous prenions la mesure de la grande erreur du xxsiècle : la croyance que tout est politique, erreur dont nous sentons chaque jour un peu plus les effets, les plus violents, les plus abjects, les plus révoltants, les plus répugnants qui soient. Cette idée semble désormais si évidente que plus personne ne semble être en mesure de l’interroger. Or, moins elle est interrogée, et plus l’individu se rétrécit, plus il est poussé dans ce coin où l’on espère le parquer avant de l’écraser. Tout est politique, c’est-à-dire : tu ne dois rien avoir à cacher, tu dois pouvoir rendre compte du moindre de tes gestes, de la moindre de tes actions, de la moindre de tes pensées, du moindre de tes désirs devant le tribunal de l’organisation sociale. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’existes pas autrement que dans et par ton rapport à l’organisation sociale. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’es qu’un pion, tu ne comptes jamais en tant que tel, mais toujours seulement dans les rapports de forces de l’organisation sociale où tu es pris et qui te constitue. Tout est politique, c’est-à-dire : tu n’es pas un organisme autonome, tu n’es pas à toi-même ta propre fin, tu n’es pas perfectible pour ce que tu es, ce que tu veux être, tu n’es rien qu’un membre de l’organisme qu’est la société. J’aimerais que nous prenions la mesure de cette erreur monstrueuse. Mais non. Alors, j’essaie de garder les yeux ouverts. Il fait beau, ce lundi d’octobre. Ma fille joue sur la plage. Je la prends en photographie. Ce sera l’image instantanée du jour : ma fille sur la plage, les cheveux balayés par le vent, qui me regarde pendant que je la prends en photographie. N’est-ce pas criminel de mettre un enfant au monde dans ce monde-là ? Est-ce que tout ce que j’essaie de dire, de faire comprendre à l’enfant, sera suffisant ? Suffisant pour quoi ? Pour continuer encore un peu. Et si nous avions déjà perdu ? Et si c’était effectivement un crime ? Et si c’était une folie de vouloir continuer à vivre, à penser, à écrire, à aimer la vie ? J’essaie de ne pas répondre à ces questions, de laisser une ouverture encore, si étroite soit-elle, par où quelque chose puisse passer, par où quelque chose puisse se passer.