20.10.20

Pourquoi ce sentiment que, sachant à peu près tout, on ne sait pourtant à peu près rien, ne me quitte-t-il pas ? Est-ce que je préfère quelque chose d’autre au savoir, à la raison ? Je ne crois pas que ce soit cela, la question. Mais alors quelle est la question ? Peut-être celle-ci : d’où vient ce sentiment que, quand même on aurait fait le tour de toutes les questions qui relèvent, disons, des sciences, on n’aurait pas répondu aux questions les plus importantes ? Peut-être parce que ce n’est pas une question scientifique que de déterminer quel est le sens de l’existence et ce, quand même, pour certains, se consacrer à la recherche scientifique peut donner l’illusion d’avoir résolu la question du sens de l’existence. En fait, n’importe qui peut se consacrer à n’importe quoi, trouver quelque chose à quoi se consacrer n’est pas une réponse à la question du sens de la vie, c’est simplement une façon de cesser de se poser la question. Et c’est toute la différence, il me semble entre une vraie question et de pseudo-questions. Une vraie question ne s’épuise pas en ce sens qu’elle ne se réduit pas à quelque chose d’autre qu’elle-même — tu ne peux pas prétendre avoir résolu la question du sens de la vie en consacrant ta vie à la défense de telle ou telle cause, en consacrant ta vie à telle ou telle tâche. Une vraie question, ai-je envie de dire, c’est une question à laquelle on ne répond pas, au sens où il n’y a pas de réponse définitive, une question qui se pose toujours de nouveau, dont la nouveauté finit toujours par se percevoir, par apparaître de manière saisissante. Tout ce que je fais, qu’est-ce que cela fait ? D’où, ces nuits que traversent certains esprits : la nuit du Mémorial de Pascal, la nuit de Gênes de Valéry. Mais faut-il vraiment une révélation ? Faut-il vraiment connaître une crise existentielle, comme on dit, pour percevoir l’inanité des questions, par opposition à la nécessité de la question ? Question de naturel, peut-être : certains ont besoin de dramatiser l’expérience qu’ils font de la vie, du cours de la vie, d’une sorte de flux de la vie qui coule partout, jusques en nos veines. Mais ces moments mystiques (quand même ils sembleraient anti-mystiques, comme chez Valéry) ne sont-ils pas suspects ? Non que le drame soit le produit d’une feinte dramaturgie, ce n’est pas ce que je dis, non ce que je dis, c’est qu’il faudrait parvenir à naturaliser l’expérience mystique, à n’en faire plus quelque chose d’exceptionnel, à la mettre en circulation dans nos vies, dans toutes nos vies, indifféremment, à interroger cruellement la vie que nous menons : et si ce à quoi je me consacre n’était rien, que du vent ? Que du vent qui, paradoxe, ne chasse rien, mais assombrit le ciel, les idées, la clarté éteinte d’une foi sans problèmes. Nous manquons d’inquiétude. Et, contrairement, à ce que nous avons tendance à croire, c’est le calme plat de nos certitudes qui nous comble de malheur. Le flux de la vie s’ossifie, la source de l’étonnement se tarit. Tout meurt.