22.10.20

Si je devais tenir le journal de ce journal, je devrais aussi tenir le journal de tous les sous-journaux, de tout ce que je ne consigne pas dans ce journal, mais qui en fait pourtant partie, d’une certaine façon. Si je devais tenir le journal de ce journal, dans le sous-journal d’aujourd’hui, je relaterais l’aventure qui m’est arrivée en rentrant chez moi, ou comment un automobiliste a pris ma plaque d’immatriculation en photographie, menaçant de porter plainte contre moi, à cause de ma conduite dangereuse. Sauf que, si je consignais par écrit ce sous-journal-là, je ne consignerais pas par écrit le journal de ma misérable course matinale, comment je n’avais pas envie de courir, comment je me suis forcé, comment j’ai souffert pour lutter contre les éléments, le vent, le vent mauvais, surtout, et comment, malgré tout, j’ai suivi la discipline que je tente d’imposer. Sauf que, si je tenais le journal de ce sous-journal-là, je ne dirais rien des raisons pour lesquelles j’ai pris ma voiture, après être allé courir, raisons qui me conduiront probablement en prison dans un futur proche, donc, puisque je suis — je cite l’automobiliste photographe à qui j’avais fait, c’est vrai, un doigt d’honneur, je n’en suis pas fier — « un gros con », je ne dirais pas comment j’ai marché pour voir la Sainte-Victoire de plus près : la terre rouge, le ciel gris, le vent fort. Parvenu à peu près là où je voulais parvenir, après avoir marché une demi-heure environ, en fait, je ne savais pas où je voulais aller, sinon que je voulais aller à la Sainte-Victoire, mais quand je me suis trouvé là où je me suis arrêté, je me suis dit que c’était bien, que c’était un bon endroit où s’arrêter, et c’est là que je me suis arrêté, j’ai fait un petit film en tournant sur moi-même, pour voir tout le site, et non pas seulement le site pittoresque, mais l’ensemble du paysage. Je crois qu’on ne la voit pas très bien, mais quasi en face de la Sainte-Victoire, en contrebas dans la vallée, il y a une centrale thermique, la centrale thermique de Provence, dont la cheminée, je viens de le lire à l’instant, culmine à 296 m, ce qui en fait, je cite le directeur du site, « le troisième édifice le plus haut de France après la tour Eiffel et le viaduc de Millau ». Vertigineux. On ne voit pas bien la centrale thermique, mais elle est bien là, et ses réacteurs m’ont toujours fait peur. Jean Tortel disait de Cézanne qu’il avait peur de la Sainte-Victoire. Hommes de temps différents. Mais hommes idem quand même ? Je ne sais pas. Passant devant ces réacteurs et cette cheminée, j’ai toujours eu peur, des épaisses fumées blanches, aussi, il y avait quelque chose de malfaisant dans cette centrale de Meyreuil, quelque chose de diabolique, dirais-je, si ce n’était pas tristement humain. Moi, là-haut, sur mon promontoire, cependant, j’étais fasciné par la montagne, par sa masse brute, la pierre. Calcaire, qui est partout où on donne de la tête, qui brûle les yeux l’été et réfracte une lumière absente les jours mauvais. Comme aujourd’hui. Calcaire, de qui nous sommes, la chaire. Ai-je avancé dans le livre que j’entends écrire sur Cézanne ? Je ne le crois pas. Je pense plus à cette altercation routière. Et je crois qu’il y a quelque chose de bon à cette période étrange que nous vivons : je n’aurai pas vu son visage, et ne l’ayant pas vu, il n’est qu’un masque pour moi, une tache bleuâtre, rien d’autre. La montagne, elle, au contraire, a un visage. Raison pour laquelle je suis allé la voir. Et je crois comprendre quelque chose, soudain, mais peut-être que cela ne veut rien dire du tout, je crois comprendre que les peintures de la Sainte-Victoire de Cézanne ne sont pas des paysages, mais des portraits. Est-ce que cela change quelque chose ? Est-ce que cela change tout ? Je le crois, mais je n’en sais rien. Peut-être que je me trompe. Nous vivons des temps si étranges.