4.11.20

Ne faut-il pas se faire oublier ? Ou plutôt, une alternative : faut-il se faire oublier du monde ou bien oublier le monde ? Non, je n’ai pas la réponse. Une réponse, ce n’est pas ce dont j’ai besoin. Tout le monde cherche des réponses, mais y en a-t-il seulement ? On veut voir l’avenir dans le présent et s’étonne plus tard de n’avoir jamais rien vu que soi-même. Le beau spectacle. Donc, se faire oublier, oui, mais pour quoi faire ? La pure jouissance de disparaître, frôler le n’être plus ultra ?  Tout est possible. Mais je ne cherche pas un possible de plus, ce n’est pas une question de nombre, non, mais une question de temps, d’air, d’atmosphère. Venant du dehors, quand j’essaie de réfléchir quelques instants à ma vie et au monde dans lequel je vis (qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ?), j’entends des sirènes hurler, elles viennent du chantier immobilier qui se trouve tout près de l’école de Daphné. Stridentes. Je pourrais me demander comment on peut produire tant de laideur (un peu comme ceux qui s’amusent à reconstituer les bruits de Paris tels qu’ils devaient s’entendre au cours des siècles passés), mais cette question n’aurait pas de sens : pourquoi ne produirions-nous pas tant de laideur ? comment ne produirions-nous pas tant de laideur ? Quand j’essaie de reconstituer en pensée les bruits de Paris ou d’ailleurs au cours de ce siècle, il me semble que, à quelques nuances près, ce sont tous les mêmes. Ici j’ajouterais peut-être le cri de tel volatile qu’on n’entendra pas là, mais ils semblent autrement en tout point semblables. Dès lors, tu l’observes, la question se déplace : comment ne produirions-nous pas tant de laideur puisque nous ne produisons plus que de l’uniformité ? Du même, partout. Comme si c’était tout ce que nous pouvions aimer, le même, l’identique. On rit quand on voit des gens porter l’uniforme, et on a envie de leur demander pourquoi cette extrême redondance ? à les voir souligner quelque chose que nous avions déjà remarqué pour nous-mêmes. Le monde toujours un peu plus réduit dans ce mouvement qui tend à l’unité d’un omniprésent semblable. À mesure qu’il se grossit de choses (toujours plus d’êtres — gens, personnes et objets), il se réduit : de plus en plus et de moins en moins. N’est-ce pas cela, en vérité, le véritable excès ? Trop du même. Quand même, le même, ce serait l’autre. Le même, c’est le répétitif à l’identique, à la manière d’un pianiste inculte qui martèlerait frénétiquement la même note encore et encore sans jamais la moindre variation ni d’accent ni d’émotion ni d’intention. On supposerait peut-être n’entend-il pas ce qu’il joue mais on se tromperait si l’on s’imagine que la cause est une quelconque infirmité : c’est un trouble de la sensibilité. Or, n’est-ce pas cela dont nous souffrons — tous ?