3.12.20

Tentation de dire quelque chose contre quelque chose d’autre (une phrase contre un fait), et puis finalement, non. Je pourrais dire que je retiens la main qui s’apprête à écrire, mais ce n’est pas cela, ce n’est pas la main que je retiens, c’est tout le système qui conduirait la main à écrire quelque chose contre quelque chose dont je me défais. Je forme les phrases pour me disposer à les écrire, les passe en revue comme des petits bataillons en ordre, et puis je les trouve ridicules. Non pas en tant qu’elles sont des phrases, en tant que phrases, elles sont plutôt bien faites, mais en tant qu’elles représentent le système qui leur donne du sens. C’est ce système que, regardant ces phrases, je trouve ridicule. Une phrase de plus pour quoi ? C’est la question que je me pose. Pour dire quoi ? Pour faire quoi ? Qui plus que les faussaires ont intérêt à ce que l’on ne croit pas en l’authenticité ? Qui plus que les imitateurs ont intérêt à ce que l’on ne croit pas en l’originalité ? Paranoïa non plus ultra. Élu produit de l’année. L’excellence n’a pas besoin qu’on la distingue, c’est elle-même qui se distingue, se montre. C’est de la masse médiocre et équivalente qu’il faut tirer quelque chose en lui décernant une médaille, un prix, une récompense. Le relativisme s’est accompli : tout se vaut, donc tout se vaut, le performatif, le descriptif. Or, comme tout se vaut, il faut bien quelqu’un qui s’occupe d’extraire du lot : tout est indifférent, mais l’indifférence est insupportable. Et moi, je suis incorrigible, qui finis par les dire, ces phrases, contre mon gré. Qu’est-ce que je gagne à les dire ? Qu’est-ce que je perds à les dire ? Rien. Tout est indifférent, mais l’indifférence est insupportable. Je ne sais plus où, mais j’ai lu il y a quelques jours qu’il ne fallait pas avoir peur du dernier prix Goncourt, qu’il se lit très très très bien, etc. Où, en fait, je ne veux pas m’en souvenir, pas plus que je ne veux me souvenir d’un monde où ces insultes sont des louanges, et ces louanges, des arguments de vente. Mais c’est ton monde, Jérôme. Qui vient de dire cela ? Et alors ? Qu’est-ce que j’y peux ? En suis-je responsable ? Ce qui m’attriste le plus, c’est que, certains jours, ayant écrit ce journal, je pense avoir fait quelque chose alors que je sais que ce n’est pas vrai, qu’il n’est rien et que, donc, si moi je crois qu’ayant tenu ce journal j’ai fait quelque chose, moi aussi, je ne suis rien. Mais je crois que je n’ai plus l’énergie de faire autre chose. Je note quelques phrases, quelques bribes, quelques vers ici et là, mais cela ne forme pas un tout, pas même les fragments d’un tout. Je n’ai pas la force de faire autre chose. D’avance, le monde a consumé ma force. Quelle force ? Je ne sais pas. Bon gré mal gré, qu’est-ce que je fais sinon écrire pour me conforter dans ce sentiment que je suis un raté ? Quelle belle tâche. Dehors, de petits monstres mécaniques grognent en rasant les branches des arbres. Je laisse la machine compter les signes, et me dis c’est bon pour aujourd’hui.