10.12.20

Envisageant différentes façons de mourir, il me semble en avoir trouvé une à peu près satisfaisante. Pour autant que la mort puisse être satisfaisante. C’était hier. J’écoutais avant de m’endormir Philippe Herreweghe diriger les Cantates de Noël de Bach, mais je ne parvenais pas à me concentrer sur la musique. Au lieu d’elle, je voyais un corps nu, froid et sans vie, duquel je pensais Non, on ne peut pas laisser un corps ainsi. Alors que c’est bien ainsi que finissent tous les corps. Tous, vraiment ? me suis-je interrogé. Après quelle question, j’ai raffiné l’idée de la mort jusqu’à trouver celle qui ne causerait pas de souffrance ni ne laisserait ce corps, froid et sans vie, presque intact bien qu’il le soit, touché (non pas par la grâce, mais un peu comme on dit d’un fruit qu’il l’est). Ensuite, j’ai arrêté la musique de Bach parce que je ne parvenais pas à l’entendre, et je me suis endormi. Assez facilement, dois-je dire, ce qui pourrait sembler surprenant, tant les clichés qui associent la pensée de la mort aux insomnies ont la peau dure. Et ce matin, au réveil, je n’étais ni effondré ni dévasté. J’ai eu envie de traîner au lit. Mais ce n’était pas à cause des pensées de la veille, ni à cause de celles que je pouvais ou non envisager du jour, non, simplement parce que c’est l’hiver ou bientôt, qu’il fait froid dehors, et que j’étais bien là, dans ce lit chaud, les yeux pas tout à fait ouverts encore, les idées claires pourtant, pas noires, justement. Ensuite, après m’être levé, c’est-à-dire, un peu plus tard dans la matinée, en passant l’aspirateur après que Nelly fut sortie accompagner Daphné à l’école, j’ai senti une sorte de joie, sans exubérance, calme, comme si, malgré tout — ici devrait suivre une liste de malheurs plus ou moins graves que je n’ai pas envie de dresser —, comme si, malgré tout, la vie pouvait valoir la peine d’être vécue. J’ai visualisé une vie à peu près semblable à celle qui est la mienne, et je me suis dit que je pouvais avoir envie de la vivre. Est-ce absurde ? Probablement. Un peu plus tard, j’ai écrit un poème, que je viens de relire et d’y apporter quelques corrections, je suis allé courir. Il faisait froid (pour la région, pour la saison), et puis quand je suis rentré, enlevant mes chaussures et mes chaussettes, je me suis aperçu que, comme la veille, mes pieds fumaient. J’ai contemplé ce spectacle quelques instants, dehors les souffleurs de feuilles au pétrole faisaient toujours leur sinistre office. J’ai regretté de ne pas avoir su entendre Bach avant de m’endormir. J’aurais pu opposer à cet infâme vacarme le souvenir d’une mélodie, mais rien, que le bruit. Quand ils auront fini de détruire le monde, me suis-je dit alors, les gens trouveront peut-être le temps de se demander ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. En attendant, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils mourussent ? J’ai quelques idées à leur suggérer.