13.12.20

Je fais une recherche sur un type dont j’ai vu passer plusieurs fois le nom, toujours associé à l’action de dénoncer, et sur les photographies que je vois de lui, je vois qu’il a l’air très content de lui alors que la posture de la dénonciation (de la violence, du racisme, du fascisme, des atteintes à la démocratie, etc.) devrait s’accompagner d’une certaine modestie, mais en fait ce raisonnement que je fais est un raisonnement d’un autre temps. Désormais tout est une entreprise, une industrie, les postures politiques sont ce qu’elles sont : des postures, et derrière l’écran, il n’y a rien qu’un grand vide égoïste. Pourrais-tu énoncer une sorte de théorème, qui voudrait que plus la morale est extérieure, moins elle est vraie, la mise en scène de la morale n’étant jamais qu’une morale de la mise en scène ? Est-ce à dire qu’il faudrait une morale de la morale ? Je m’aperçois que j’ai déjà oublié son nom. Mais pas son visage, du moins pas l’expression de contentement satisfait peinte sur son visage comme une couche de maquillage grossier, mal étalé : même s’il fait semblant de ne pas l’être, on voit bien qu’il est maquillé. Plus la société se donne comme ouverte, visible, transparente et apaisée, et plus j’ai envie de me cacher. Hier, sans trop savoir pourquoi, je me suis échoué devant une émission où des personnes connues viennent vendre leur dernier livre, disque, spectacle, tout et n’importe quoi. Ces gens étaient tous très laids, pas une laideur physique, non, une laideur physionomique, comme s’il y avait quelque chose sur leur visage, ou plutôt : entre leur visage et l’écran, qui les rendait d’une indicible laideur. J’ai regardé ça tout en me demandant pourquoi j’étais en train de le faire. Et si quelqu’un m’avait posé la question Mais Jérôme, pourquoi est-ce que tu regardes ça ? j’aurais été bien incapable de répondre. Le présentateur s’est adressé à un journaliste littéraire qui avait publié un roman pour lui demander ce qu’il pensait des autres romans qui venaient d’obtenir des prix littéraires, chaque fois lui montrant un livre, et chaque fois le journaliste lui répondait que c’était très bien, qu’il avait beaucoup défendu celui-là, que c’était un très bon livre, sauf le dernier qu’il a reconnu n’avoir pas lu. Et je me suis demandé pourquoi, encore une fois, pourquoi je regardais ça au lieu d’aller me coucher, il était tard déjà, mais aussi pourquoi tous ces gens parlaient alors qu’ils n’avaient manifestement rien à dire, et pourquoi d’autres gens regardaient et écoutaient des gens qui n’ont manifestement rien à dire le dire. Est-ce parce qu’ils sont là, comme moi, abrutis devant ce spectacle duquel ils ne peuvent pas détourner les yeux, fascinés qu’ils sont, comme devant la Gorgone Méduse ? Ce matin, quand je me suis réveillé, fatigué parce que je m’étais couché tard la veille, j’ai revu les images de cette émission, et je me suis senti sale, sali, comme si cette pellicule de laideur que j’avais vue entre le visage des gens célèbres et l’écran s’était déposée sur moi, sorte de suaire négatif, destructeur, avilissant. Et alors, ce n’est pas ce que je me suis fait remarquer en me réveillant, j’étais trop fatigué pour le faire, mais c’est ce que je me demande à présent : est-ce que c’est cela qu’il se passe ? est-ce qu’on finit par être entièrement recouvert par la laideur que l’on voit, à cause de ce que l’on regarde ? est-ce qu’on finit, sans s’en apercevoir vraiment, sans même le vouloir vraiment, par devenir aussi laid que ce l’on regarde ? raison pour laquelle on regarde ce que l’on regarde, parce qu’au bout de ces années à regarder des choses qu’on ne désire même pas regarder, mais qui sont simplement là, comme de toute éternité, parce que les images nous ont faits à leur image ? Qu’est-ce que ça veut dire se cacher ? Pas ça, en tout cas, le contraire de ça. Non une haine de ça (l’idée même qu’on puisse faire de la haine un sentiment positif est une contradiction dans les termes, signe d’une incapacité à penser clairement), mais un éloignement de ça, toujours plus de distance entre ça et moi. Eaux sales et usées de notre humanité, toujours les mêmes, où il faut savoir se baigner pour en sortir et n’y plus replonger. Et encore trois :
Quand rien ne pousse
que le vent
arpente le désert.