16.12.20

J’ai écrit un bref poème en regardant cette mouette. Sur la plage. J’ai eu l’impression que c’était elle qui me regardait, qu’elle attendait quelque chose de moi. C’est un coureur qui l’a fait fuir, pas moi. Combien de temps serait-elle restée là à me regarder s’il n’était pas passé dans mon champ de vision ? Et moi, à la regarder ? J’étais assis sur les marches du centre de secours fermé. Hors saison. Je me contentais d’être là. Me disant, que j’aime ces journées d’hiver, le vent, le soleil, la clarté de l’air dans la lumière pâle du matin, l’horizon qu’on n’a pas envie de rejoindre — il est simplement là où il est, et tout est parfait. Du jaune très dilué, des noirs clairs, peu de contraste. Le vent fouettait mon visage. J’avais enlevé mon masque pour sentir l’air un peu plus à l’intérieur de moi, quelque chose comme le parfum de l’iode et du désert mélangés. Sur la plage, il y avait tous ces oiseaux. Qui peut-être prenaient le soleil et le vent comme moi. Il y avait des gens, aussi, avec des chiens, aussi, mais ils ne faisaient que traverser le paysage, manières de figurants d’un film qui n’était pas le leur. Je savais que le calme n’était qu’apparent, mais je me demandais quand même la vie ne pourrait-elle pas tout entière se dérouler ainsi, sans prendre part à rien ? sans être forcé de participer à la comédie risible de la vie sociale, se tenir dans cet interstice de perfection sensible qui nous échappe parce que nous la supposons fuyante, entre nos doigts. J’ai pensé aux contradictions qui régissent la vie de mes semblables, et à présent je me dis ce ne sont pas mes semblables, qui ne veulent ni ne parviennent à surmonter ces contradictions. Mais est-ce que c’est vrai ? Oui et non, serais-je tenté de répondre. Preuve de la profondeur de nos contradictions. Si je relis à présent le poème que j’ai écrit sur la plage avant de le recopier non sans le modifier à mon bureau une fois rentré, et que je modifie encore le recopiant à nouveau, je revois tout ce qu’il s’est passé, ce matin-là, dans l’air et ailleurs, et ce n’est pas la raison d’être du poème, ni ce qui lui confère son sens, mais le poème se rattache à l’expérience comme à une racine profondément enfouie, loin, très loin de lui, il est tout autre, mais il n’existerait pas sans elle : ils ne se ressemblent pas, mais ils sont une seule et même chose.
Que veut cet oiseau qui demeure
là non loin de moi
sans bouger ou quasi
du pain ?
ô douce inconscience de la mort.