22.12.20

Rien. J’essaie d’écrire trois lignes. Elles ne viennent pas. Ou, si elles viennent, elles se suivent, mais ne veulent rien dire. Est-ce que, certains jours, parler tout seul est plus éprouvant que d’autres ? Impression de me répéter. Encore et encore. Est-ce que, certains jours, la conviction d’incarner une minorité infime, un microcosme, une minorité de un, se fait encore plus sensible que d’autres ? Comme on coule un cadavre dans du béton, il faudrait me couler dans un moule qui est trop grand et trop petit pour moi. Trop grand parce qu’il est fait pour tout le monde ; trop petit parce qu’il est fait pour tout le monde. J’essaie de ne penser à rien d’autre qu’à la phrase d’après, mais les ruines qui s’écroulent du monde pour se fracasser sur moi ne cessent de revenir par éclairs successifs, aveuglements, illuminations négatives, noires et accablantes, images rémanentes de que dalle, et tout déraille toujours. Il n’y a que des ruines qui tombent sur des ruines. Des ruines qui se bâtissent sur des ruines. Ruines du monde sur mes mots sur les ruines du monde. Peut-être que je n’en peux plus de me sentir enfermé. Que je n’en peux plus de tourner en rond. Mais j’ai beau chercher, je ne trouve pas le moyen de briser le cercle. Alors, je tourne, tourne, tourne. Pas de vertige, néanmoins. C’est tellement bête. Comment fait-on pour vivre une vie si bête ? Si dénuée de sens. Si tautologique. Tu vois, je ne sais même plus, passé un certain point, si c’est de ma vie que je parle ou de la vie d’un autre. Est-ce que ça fait une différence ? Bien sûr que ça fait une différence. Mais que faire ? Épouser une vie autre que la mienne. J’entends : absolument autre. Comme une immanente conversion : admirer les starlettes qui excitent mes contemporains, dévorer des livres mal traduits de l’américain, échanger des pensées mal formulées dans une langue approximative, baiser des gens rencontrés via internet, sur tous les murs de la terre j’écris ton nom liberté, militer pour les droits des minorités, de toutes les minorités, adhérer, adhérer à quelque chose, fût-ce n’importe quoi, casser des vitrines, écouter des analphabètes faire des rimes, je veux dire : inventer une langue pardon, casser du flic, épouser mon temps, après tout, y en aura-t-il un autre après ? personne ne sait, est-ce que je dois faire ça ? La peur. Est-ce pour cette raison — la peur qu’il n’y ait pas de temps après notre temps — que les gens aiment tant leur temps, qu’ils se convainquent que ce temps-ci constitue la pointe la plus éclairée, la plus avancée, de tous les temps ? Possible. Je voudrais partir. Aller voir ailleurs. Quelques jours. Pas plus. Et moi qui avais fini par haïr les musées pour les gens qui les fréquentaient, je voudrais m’y égarer, m’assoir devant un tableau, et rêver éveillé à une meilleure version de la vie. Au lieu de quoi, je trébuche sur mes contemporains et leurs pensées mal dites dans une langue qu’ils n’aiment pas. Comment l’aimeraient-ils ? Tout est devenu suspect, tellement suspect — tu te souviens de « l’ère du soupçon », comme ça semblait moderne il y a un siècle ? maintenant, on a presque envie d’en rire, comme de tous ces gnomes qui, dans l’espoir d’avoir l’air intelligent et recevoir une récompense, fantasment le rhizome un demi-siècle trop tard ; ils sont si ridicules qu’ils obtiennent même de tenir la chronique dans Libération —, tout est devenu tellement suspect que, bientôt, plus personne n’osera plus faire le moindre geste, et l’humanité finira pétrifiée, avant de s’effriter dans un ultime retour à l’état de nature d’où plus rien ne sortira jamais.