11.1.21

Pluralisme de l’entre-soi. Exister sous le radar, parce qu’on n’a pas assez d’amis, pas les bons amis, ou pas d’amis du tout, comme c’est mon cas, peut s’avérer fatigant, humiliant, désespérant, mais c’est sans doute un mal nécessaire pour qui, comme moi, veut être reconnu non pour ceux qu’il connaît mais pour ce qu’il fait. Tout ce qu’il y a de contingent dans les amitiés et leur intéressement, de sordide dans l’entregent et son entrejambe vus sous toutes les coutures, tout ce qu’il y a de déplorable dans une vision du monde étriquée, tout cela peut bien faire un succès temporaire, mais ce n’est pas cela qui restera. Alors quoi ? Seule l’écriture restera. Quels arguments ai-je à proposer en faveur d’une telle affirmation ? Si j’y réfléchis bien, aucun. Ce n’est pas une certitude, c’est un pari. Sport national depuis 1658. Pas une question rationnelle, c’est avant cela. C’est une question de sentir. Et, de toute façon, ceux qui ne sentent pas, que pourrais-je bien avoir à leur dire ? Me promenant après avoir passé trois jours sans sortir de l’appartement pour cause d’héraclitéisme respiratoire, j’ai été saisi par la qualité de la lumière, la couleur du ciel, l’atmosphère parfaite de journées d’hiver comme celle-ci. Saisi aussi par la détermination avec laquelle nous faisons de nos paradis, des enfers. Mais tout est lié, non ? Tout se tient, non ? C’est si facile de ne plus sortir de chez soi, de ne plus sortir de sa tête, de ne plus penser que sa façon de penser, de ne plus rien désirer que ce que l’on a déjà désiré, de jouir de la répétition identique du même, bis repetita placent, pas vrai ? et de finir par ne plus rien désirer du tout. L’autre jour, un écrivain industriel expliquait ainsi que, pendant le confinement, il avait lu des livres industriels avec ses enfants (industriels, eux aussi). Guillaume Musso. Harry Potter. Autant de noms qui désignent la même chose. Tant de mots pour dire finalement quoi ? Rien. On fabrique à la chaîne du langage insignifiant. Et on s’entend à parler parce qu’il est insupportable de se taire et d’écouter. Écouter quoi ? Mais rien. Le rythme stochastique que bat l’anneau sur le mât dépourvu de drapeau. Le son que font des pieds qui s’enfoncent dans le sable. Les cris des oiseaux de mer qui nous survolent. Beauté de la morte saison. Au lieu de quoi, on fait gueuler la musique qui fait gueuler encore plus fort. Cacophonie : mauvaise vie. Je marche. Je ne dis pas un mot. Je regarde les gens que je croise. Le ciel au-dessus de moi. Le sol au-dessous de moi. Tout est parfait. Sans un mot. Sans un bruit de trop. Tout le sens, je le retiens. Chassant l’illusion tardive d’avoir quelque chose à dire. Ensuite, peut-être, ensuite, je puis me disposer à écrire.