16.1.21

Que l’œuvre de qui cherche le mot juste, la phrase exacte, le bon vocabulaire, la locution heureuse, de qui interroge le langage, y prête attention, en prend soin, que cette œuvre n’ait aucune valeur en ce monde n’a rien d’étonnant. Car, ce monde, qui est le nôtre, ce monde ne perçoit pas le langage. Dès que le langage y apert, il s’agit de le contrôler, le réduire, le réformer, l’empêcher (de nuire, par exemple), parce qu’il doit être transparent, lisse et inoffensif. Comment dit-on ? Comment doit-on dire ? semblent être les seules questions autorisées, afin de dégager des normes à l’intérieur desquelles cantonner le langage. L’autoriser. Canton du langage administré. D’où l’obsession de ces livres qui se lisent bien, ceux qui sont destinés au saint grand publicQui se lisent bien, c’est-à-dire qui se lisent tout seul, que personne ne lit justement, des livres rédigés dans un langage aussi absent que possible, aussi inexistant que possible. Personne ne les lit et pourtant, ce sont eux qui ont le plus grand nombre de lecteurs. Paradoxe ? Pas vraiment. Le langage est sans langage dans ce monde qui ne voit en lui qu’une peine qu’il serait bon de s’épargner, qui lui préférera toujours les images, qui ne connaît que la simplification, l’abréviation, et encourage avec un rare esprit de système la disparition de toutes les subtilités, et les temporelles notamment. À quoi pourrait bien servir en effet une concordance des temps à un peuple qui n’entend plus parler qu’au présent ? Peuple malheureux pour qui le langage n’est plus même un outil, mais un formulaire à remplir, un fichier où le moi monologue à son seul sujet. Solitude analphabète. Est-ce tout ce que j’ai à dire aujourd’hui ? Probablement. Et ce n’est pas grand-chose, non, c’est tout. Si l’on y perçoit un certain ressentiment, c’est une erreur, il n’y en a pas. Ce que je fais, moi, je n’ai pas besoin qu’un tiers le reconnaisse et lui donne son accord. Ce que je fais, c’est moi qui me le donne à faire. Je construis mon autonomie. Cherche mes mots.