17.1.21

Double champ de bataille. Contre le pouvoir, d’une part, qui se fonde sur l’identification du sens de l’histoire à la maximisation du profit, réduisant ainsi toutes les autres questions à des considérations annexes à celle-ci et, d’autre part, contre la classe moyenne qui, sous l’influence du pouvoir qui tient avec elle la classe consommatrice par excellence, a développé l’idée d’une liberté anti-historique qui s’accomplit dans la satisfaction de désirs immédiats, soit purement consuméristes soit prétendument existentiels (multiplication des droits humains, aspirations égoïstes à la jouissance, obsession du genre, triomphe de la mode, etc.), et s’avère absolument illusoire. Il est à peu près certain que cette bataille est perdue pour nous, mais cela ne signifie pas qu’elle cesse d’avoir du sens en tant qu’horizon émancipatoire, histoire à venir. Les époques obéissent à des logiques différentes : la nôtre a réduit à des considérations égoïstes la question de l’émancipation — question qui, dès lors, n’a plus même de sens ou le même que de se demander comment rendre l’enfer supportable —, mais cela ne signifie pas que, une fois qu’on aura compris que l’émancipation en ces termes est une illusion et la négation de l’émancipation même, une autre forme ne puisse prendre le relai qui permettra de rendre meilleur le monde dans lequel vivront celles et ceux qui viendront après nous. Dès lors, quand on s’interroge sur l’émancipation, ses moyens et ses buts, il ne faut pas le faire en pensant à soi-même, il faut envisager la question avec la plus grande impersonnalité, la plus grande généralité, que permettent d’atteindre des questions qui peuvent paraître désuètes — comme Qu’est-ce que la vie bonne ? — parce qu’elles ne sont pas de ce monde-ci, mais qui, pour cette raison même, s’avèrent nécessaires. Il faut regarder le monde et l’histoire dans toutes les directions et pas uniquement à partir du point de vue de notre temps lequel nous oblige à poser et à répondre à des questions vaines parce qu’elles obéissent à une logique qui réduit l’émancipation à des enjeux de basse sociologie, c’est-à-dire : sans espoir, déjà finis. Ou, pour le dire autrement, les périples d’Ulysse ont plus de sens pour nous dépasser et trouver des manières d’émanciper l’humanité à venir que n’importe quelle question sociétale, les μύθοι plus de sens que tous les #metoo qui nous enferment dans la considération close et le ressassement indépassable de notre propre finitude immédiate, l’individu se réduisant à une succession d’événements qui lui sont arrivés, lui arrivent, lui arriveront, et à l’abréaction des traumatismes supposément subis pour lui permettre de connaître le bonheur ici et maintenant. Mais qu’est-ce que le bonheur sans horizon, sans espoir, sans utopie, sinon la négation même du bonheur ? Qu’est-ce que le bonheur, sinon un malheur librement consenti et envié ?