27.6.21

Prose molle de Barthes. Tristement savante : les mots grecs collés aux choses, sa conception des noms, ces majuscules qui rendent tout si minuscule. L’impossibilité de faire une expérience, ai-je envie de dire, l’expérience passant toujours par le filtre de préconceptions théoriques, passant par, mais pas à travers, empêchée donc par elles. J’essaie de lire le premier des textes qu’il a consacrés à Twombly (« Sagesse de la peinture ») parce que, si kitsch soient-elles, je trouve quelque chose aux photographies que Horst P. Horst a prises pour Vogue de lui dans son appartement à Rome ; mais c’est moins une question d’art qu’une question d’atmosphère. Cet effet méditerranéen dont Barthes parle avant que je referme l’article sur lui-même, c’est moins dans les œuvres que dans l’espace que je le perçois. J’essaie de lire le premier des textes de Barthes, mais quand cette exclamation me tombe dessus : « Que c’est beau ! », je ne puis m’empêcher de lire : « Quel ennui ! » et, en effet, quel ennui. Barthes appartient à cette catégorie d’auteurs qu’occulte le culte dont ils font l’objet : tant qu’on ne le lit pas, tant qu’on se contente de le lire à travers l’image que la république des lettres a fabriquée de lui, avec ces petites médailles symboliques, ces cérémonies solennelles, ces hommages rendus en grande pompe, ces prix remis, ces tombeaux, surtout, une sorte de charme peut opérer, à condition de désirer ce charme, de désirer être ensorcelé, de préférer, comme je l’écrivais hier, d’aimer mieux ses fantasmes à la réalité, mais pour qui n’est pas déjà sous le charme, c’est cette impression de mollesse qui l’emporte, cette odeur de renfermé que dégage la bourgeoisie provinciale, même quand elle est montée à Paris pour réussir dans, dans n’importe quoi, la littérature, l’édition, la finance, la chanson, la politique, dans n’importe quoi pourvu que l’on réussisse, cette odeur est toujours présente. Elle ne part jamais. Pour des êtres qui manquent de vitalité, la classe sociale d’où l’on vient sera toujours l’élément dominant : chez eux, l’ethos domine le logos. Je reviens aux photos, posées, ridicules, auxquelles je trouve malgré tout quelque chose, parce qu’elles me touchent, m’offrent l’image d’une vie que je voudrais avoir vécue, ou que je voudrais vivre. Enfin, d’une vie, non, je ne voudrais pas vivre la vie d’un autre, mais d’un lieu où vivre ma vie. Dans Rome, cette ville que j’ai tant aimée et où je ne suis plus allé depuis si longtemps. C’est ce dont je rêve, et pourtant, les bustes au milieu desquels posent l’artiste, la femme et l’enfant sont moins figés que les figures vivantes qui semblent les singer. Et puis, je me souviens : au fond des pièces du palais, des toiles immenses, parfois retournées, pans blancs où semblent lancés des traits, d’illisibles signes, aussi énigmatiques que l’archétype qui sert de modèle à ces sphinx qui ornent les improbables accoudoirs de fauteuils dorés. Je découvre qu’on peut acheter de grands tirages modernes des photos de Horst, notamment un portrait de l’artiste en cape d’environ 1,5 mètre sur 1,5 mètre pour 22000 et quelques euros. Et je ne sais pas ce qui est le plus ridicule : la pose sur la photo, le prix (hors frais de port), ou le fait que je sois là en train de regarder cette image tout en la trouvant ridicule.