6.7.21

Le matin, on trouve les jeunes pousses de notre petit olivier dévorées par des parasites qui sortent à la nuit tombée. Nous avons eu beau bien noyer l’arbre à plusieurs reprises dans l’espoir de tuer ces bêtes, cette fois, cela n’a pas marché. Nelly doit acheter des vers qui, se nourrissant des parasites en question, devraient régler le problème, mais est-ce que ce sera suffisant ? À la boulangerie, la patronne, qui a l’habitude de parler à ses employées comme à des moins-que-riens (les vendeuses sont toujours des femmes), insulte l’une d’entre elles devant les clients, dont moi donc, sur un ton vraiment désobligeant, suggérant avec une ironie vulgaire qu’elle est tellement intelligente qu’elle devrait aller travailler à la cour des comptes (mais pourquoi la cour des comptes ? je ne sais pas, je n’entends pas, m’efforçant de ne pas tout écouter). Parfois, quand j’en ai vraiment assez de l’entendre médire comme elle le fait, sans la moindre des considérations pour les personnes qu’elle emploie, ni pour les personnes qu’elle sert, je décide de ne plus retourner dans sa boulangerie, mais les autres sont si mauvaises que je finis toujours par revenir, je pourrais aussi lui dire que ce n’est pas une façon de parler à ses employées, mais il vaut peut-être mieux que je ne mêle pas de ce qui ne me regarde pas, d’autant que mon intervention héroïque ne changerait probablement rien à la situation et ne ferait au contraire que l’aggraver. Est-ce qu’il y a des vers qui mangent ce parasite qu’est la bêtise ? Pas les gens, non, la bêtise des gens. Prédateurs concrets de parasites abstraits. Je suis la victime de préjugés de classe, je m’en rends compte (mais quelle est ma classe ? — aucune idée), croisant tous ces hommes en surpoids et en pantacourts qui viennent des quatre coins de la Provence (de la France ? du monde ?) pour participer à la compétition de pétanque qui se déroule chaque année au Parc Borély, tous ces hommes que je trouve laids et qui me semblent abêtis. Ce matin, l’un deux dissimulait mal derrière une paire de lunettes de soleil les traces des coups de poing qu’il avait dû prendre dans la figure. Le pire, ce sont ceux qui, pour faire équipe, portent des vêtements aux mêmes couleurs, parfois même conçus spécialement à cet effet, avec sponsor à l’occasion. Toute cette laideur, tout cet abêtissement, je le sais, tout est dans ma façon de voir, de les voir, eux qui, après tout, ne font rien de mal, se contentant de fumer, de boire de la bière et du pastis, et de jeter d’assez grosses boules de métal en direction d’une plus petite en bois, le fameux cochonnet, ballet anérotique des plus disgracieux, contribuant à renforcer les clichés qui veulent que cette région (l’une des plus belles du monde, pourtant, à supposer qu’on ne s’acharne pas à la défigurer) soit un repère de fachos machistes, indécrottables arriérés. C’est beau, mais les gens sont des cons ; — n’est-ce pas le dernier mot de toute morale ? Hier, j’ai lu pour la première fois un roman de Manchette, Laissez bronzer les cadavres, et commencé un second, l’Affaire N’Gustro. C’est à la fois très prenant (facile à lire) et décevant car, quelque chose en moi ne semble pouvoir s’empêcher de se demander à quoi bon ? Tout ceci n’est-il pas vain, tout ceci ne tend-il pas à se confondre avec le pur divertissement, la critique politique et sociale ne servant jamais que d’alibi intellectuel pour justifier un vide abyssal. Pourtant, dans l’Affaire N’Gustro, il y a quelque chose de bolañien dans la peinture du mal qui me fait penser à la Littérature nazie en Amérique, sans le topos borgésien, et que Manchette anticiperait de près d’un quart de siècle. Or, cette peinture du mal me semble d’une importance capitale à condition qu’elle soit faite comme la fait Manchette : sans moralisme, de façon rigoureuse, descriptive. En feuilletant le volume je tombe sur l’expression de Manchette, écriture béhavioriste (il l’emploie à propos de Nada, que j’entends lire plus tard), laquelle exprime bien cette volonté de décrire avec précision au lieu de charger l’écriture de préjugés moraux qui résolvent le problème avant de l’avoir posé (ce que fait la littérature contemporaine, qui n’est qu’une vaste tautologie bien-pensante même quand elle se réfugie derrière les apparences d’un nihilisme de commerçant). La question que je me pose, toutefois, c’est de savoir si cette écriture béhavioriste ne s’épuise pas, si elle n’échoue pas, si elle ne finit pas par s’avérer vaine, divertissante, industrielle, sans art.