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31.7.21

Une publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt me rappelle que l’obscurantisme n’est pas une question d’époque. Ou alors que toutes les époques finissent par le répéter à l’identique malgré des apparences diverses. L’obscurantisme donc, malgré la diversité des phénomènes, se loge dans la part la plus exposée de chacun de nous. Il s’affiche, se proclame, et c’est si énorme, si aveuglant, devrais-je dire, qu’on peut ne pas s’en apercevoir. Car, en effet, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Des milliers de personnes, sinon personne n’investirait de l’argent pour faire de la publicité pour apprendre à écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt. Et pourtant, qui peut bien vouloir écrire comme Éric-Emmanuel Schmidt ? Absolument personne. Tout le paradoxe est là qui se résout de lui-même, je crois, quand on pense au ridicule de la situation dans laquelle il nous met. On se lève un matin et on voit la petite vignette d’un type muet, le son est heureusement coupé, qui affirme cependant en sous-titre : « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt ». Ce dont on peut douter. En effet, n’importe qui peut dire « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt », en aucun cas, cela ne constitue la preuve que celui qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est bel et bien Éric-Emmanuel Schmidt, si le simple fait de déclarer publiquement « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » suffisait à faire de celui qui le déclarait Éric-Emmanuel Schmidt alors non seulement n’importe qui pourrait être Éric-Emmanuel Schmidt, mais il y aurait en outre une infinité potentielle d’Éric-Emmanuel Schmidts. Ce dernier fait n’entraîne pas contradiction, mais il est suffisamment improbable pour dénoncer l’absurdité de la proposition. Il faut le croire sur parole : seul cet être-là, matinal et étrange dans son costume bleu et sa chemise blanche trop ouverte, dont le col semble être fait d’ailleurs pour ne pas se fermer, seul cet être-là à la calvitie fière qui déclare « Je suis Éric-Emmanuel Schmidt » est Éric-Emmanuel Schmidt. D’ailleurs, on aurait tort d’en douter : on la déjà vu la télé. Mais comment écrit Éric-Emmanuel Schmidt ? Pas la moindre idée. Est-ce d’ailleurs ce qui compte ? Ce qui compte n’est-il pas plutôt d’afficher une figure connue, une figure facilement identifiable (un vieil homme chauve qui porte une veste bleue et une chemise dont le col ne ferme pas pour simuler un effet dépoitraillé qui donne l’impression aux vieux qu’ils ont l’air plus jeune alors que c’est l’air jeune d’il y a cinquante ans, ce qui leur donne donc l’air vieux) et de décréter : « Ceci est un écrivain. » Peu importe ce qu’il fait, peu importe pourquoi il le fait, peu importe l’intérêt de ce qu’il le fait, l’essentiel est de tenir cet être d’un autre temps pour un écrivain. Même le fait de lire ces livres est secondaire, il suffit de les acheter, il suffit de croire en cette histoire, toujours la même : credo quia absurdum. Le plus proche que je me sois jamais senti d’Éric-Emmanuel Schmidt, c’était quand il commentait le Tour de France. Alors, l’ennui qui se dégageait de sa joie de vivre, de sa bonhommie dodue, de son sourire travaillé, de ses connaissances acquises pour lui par d’autres mal payés, tout ce rien heureux n’avait d’égal que la torpeur dans laquelle me plongeait la chaleur de ce spectacle national, une fatigue de circonstance, longs après-midis où rien ne se passe, où personne ne tombe et dont, toutefois, jamais personne ne se relève. Au musée des Beaux-Arts d’Angers, on peut voir un buste de Voltaire par Jean-Antoine Houdon. Il est daté de 1778, l’année de la mort de Voltaire. C’est un homme âgé qui est représenté, sans fard, sans simulacre, sans artifice. Au-delà de ses rides, on remarque son sourire calme, paisible, bon, à moins que ce ne soit un effet de la pureté émaciée, sans ornement aucun, de ce portrait. Voltaire ne regarde pas qui le regarde droit dans les yeux : sans être fuyant, son regard est oblique, il va voir ailleurs. Là où est l’obscurité. Quel que soit le temps qu’il fait. Il faut la dissiper. Jamais une vie n’y aura suffi. Mais est-ce qu’Éric-Emmanuel Schmidt s’écrit « Éric-Emmanuel Schmidt » ?

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