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3.8.21

Il pleut. Depuis des jours, il fait littéralement ce qu’on appelle dans le jargon météorologique, un temps pourri, mais cela ne me dérange pas outre mesure. Je pourrais prendre les choses différemment, maudire l’estivale grisaille qui substitue à un improbable mois d’août cette fin d’octobre hors du temps. Il n’en est rien. J’accueille le phénomène tel qu’il se présente et je me dis que je l’accueillerais de même s’il était d’une autre nature. Quand je vivais à Paris, je m’en souviens, j’en étais venu à haïr la pluie, physiquement et philosophiquement, les sensations qu’elle procure, certes, mais aussi l’idée même de la pluie, les sentiments qu’elle inspire. Vivant désormais sur les rives de la Méditerranée, où la pluie est un phénomène rare, je la considère sous un jour nouveau, non pas avec indifférence, mais autrement, me prenant parfois à rêver de vivre sous un climat moins aride, dans un pays moins exposé aux vents qui dessèchent, quelque plaine verdoyante où coule un fleuve paisible. Serait-ce la preuve que l’on n’est jamais content de ce que l’on a ? Ou bien que le réchauffement climatique finit par peser sur tout le monde, même qui a l’esprit le plus solaire ? Depuis qu’il pleut, en tout cas, — est-ce un hasard ? y a-t-il un lien de causalité ? — depuis qu’il fait ce temps pourri, je ne laisse plus ma barbe pousser, je la rase tous les deux ou trois jours, pas plus, contrairement à mon habitude qui était de la laisser croître, par nonchalance, par style, par mimétisme, est-ce que je sais ? ou alors façon peut-être, j’y pense en écrivant cette phrase, d’où sa structure qui défie la linéarité, il faut dire qu’il n’y en a pas, je vis au gré de la phrase même, qui s’écoule, s’étend, se déploie, façon d’établir un équilibre entre les gris du monde, ceux du ciel et de la barbe, plus il y en a là-haut, moins il doit y en avoir ici-bas. La balance des gris, si l’on veut s’exprimer ainsi. Malgré le temps pourri, je sors me promener, passe devant la vitrine d’une librairie. Déprimant spectacle qui me pousse à y entrer pour découvrir ce que l’on trouve partout ailleurs : qu’elle soit grand public (mainstream) ou bien indépendante (underground), l’uniformisation est totale, ici ressemble à ailleurs, à n’importe où dans le monde occidental. Quand je sors, le vendeur de la librairie répond à la fille qui lui propose d’aller boire un verre par un enthousiaste : « Bah ouais, mais après le boulot, hein. » Ô Honoré, comme tout est devenu morne au pays des éveillés ! Un peu avant, les délivreurs qui œuvrent à déverser les bienfaits du capitalisme sauvage dans les estomacs déjà trop remplis de l’Occident s’étaient retrouvés, posant à terre leur énorme sac à dos isotherme vert, dans un petit square en retrait pour fumer, parler, faire comme si de rien n’était. Partout, c’est la même chose, les biens et les services sont les mêmes — les biens et les services, c’est-à-dire : les êtres humains. Peut-être que le seul paramètre qui change, c’est celui-ci justement : le temps qui fait. Peut-être ainsi devrait-on quitter cette parodie que substituent au réel les biens et les services standardisés pour habiter le climat, l’air humide de cet été. Et finir ses jours en exil à l’abri de la douceur d’un climat tempéré.

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