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11.8.21

C’était hier. J’y ai pensé ce matin. Que j’avais entendu Nelly dire d’un écrivain qui va publier un roman à la rentrée littéraire, et dont elle va défendre certains intérêts, c’est sublime, phrase que je ne l’ai jamais entendu dire d’aucun de mes ouvrages. C’était hier et, ce matin, je me demande si c’est parce que cet ouvrage est sublime alors que les miens ne le sont pas ou si c’est le genre de phrases qui s’échangent dans le milieu littéraire comme on échange de la fausse monnaie dans d’autres milieux ou si c’est le genre de phrases qu’on emploie pour parler d’autres que moi parce qu’ils jouissent d’une aura dont moi je ne jouis pas ? La femme de l’homme le plus beau du monde pense-t-elle que Brad Pitt est sublime mais pas son mari, simplement parce que l’un est une star du cinéma tandis que l’autre ne l’est pas ou est-ce qu’elle n’ose pas dire que son mari est l’homme le plus beau du monde et que Brad Pitt ne l’est pas qui, en plus d’être un exécrable comédien, ne l’a jamais émue le moins du monde et a quand même pris un sacré coup de vieux ? De fait, quand deux professionnelles d’une même profession parlent entre elles de la vie littéraire, je ne me sens pas concerné, en ce sens qu’il me semble qu’elles parlent d’un milieu dont je suis de fait exclu, un milieu si lointain que j’en distingue mal les contours. C’est un peu comme si elles parlaient de leur visite au zoo : je pourrais les interrompre en m’exclamant « Bon, ça suffit maintenant, moi aussi, je suis un animal ! », mais je sens bien que ce n’est pas la question, que tel n’est pas le sujet de la conversation. (Par malheur, d’ailleurs, le sujet de la conversation, ce n’est pas moi : je ne suis le sujet d’aucune conversation.) Or, si tel n’est ni la question ni le sujet de conversation, c’est bel et bien cela qui me tire du lit, ce matin, vers sept heures et demi alors que nous sommes en vacances et que tout le monde dort encore dans la maison. Raison inane de se lever, mais cause réelle du phénomène. Dans la maison silencieuse, je descends au rez-de-chaussée, ouvre les volets, fait couler un café dans la tasse, m’assois, ouvre mon ordinateur, écris au son seul qu’émettent les touches du clavier quand mes doigts tapent dessus. Je devrais plutôt me concentrer sur la façon dont je pourrais travailler autant que Balzac (12 à 14 heures par jour quand il était à Saché, dit la jeune femme qui, de retour en ce lieu sublime, présente la vie de l’écrivain au château), mais non, c’est à des questions futiles que je m’attache, ce en quoi je suis le symptôme le plus pur de mon époque, je sens comme elle, je pense comme elle, je vis comme elle ; comment pourrait-il en être autrement ? Avant de me lever, toutefois, me saisissant de mon téléphone pour voir l’heure qu’il était, pas tout à fait sept heures et demi, j’avais découvert l’image d’un écrivain (un peu) célèbre, mais qui ne semble plus faire que des vidéos, des vidéos comme textes pour dépasser le livre, je crois que c’est quelque chose comme ça qu’il veut faire, mais pourquoi ? je ne sais pas, sur son image, il y avait écrit en gros opinions, et quand j’ai cliqué dessus, une autre image est apparue, celle de la neige télévisuelle, comme on la voyait avant, quand il n’y avait plus rien sur les écrans. Pendant quelques instants, je regarde cette neige fixement, sans penser à rien, et puis décide de ne pas attendre plus longtemps les opinions du vidéaste de la littérature. C’est à ce moment-là que je pense à la question du sublime des autres, mais pas de moi, et que je décide de me lever pour étudier la question plus à fond. Détruire les illusions, avais-je essayé de dire, hier, dans la conversation, détruire les illusions, telle est la tâche de l’écrivain, mais qui t’écoute quand tu n’es pas le sujet de la conversation, ? Et il y a toujours un autre sujet de conversation que toi. C’est sur ces paroles désenchantées que je décide d’aller courir, 12 kilomètres. 12 kilomètres, non pour répondre aux questions que je peux bien me poser, mais pour les dissoudre dans la sueur le long du cours du fleuve.

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