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29.8.21

À la fondation Magnani-Rocca, dans la campagne parmesane, on peut voir une œuvre que tout artiste rêve de réaliser, quel que soit son art. Il s’agit d’un tableau qui représente la vue que le peintre a depuis son studio. Coupé en deux, si les six dixièmes situés sur la droite de la toile figurent bien le genre de paysage que l’on s’attend à voir quand on regarde un tableau, les autres quatre dixièmes, quant à eux, qui cèdent la place à un mur qui obstrue la vue, sont aveugles. Ou presque. Le regard attentif ne tarde pas, en effet, à déceler des aspérités, une lézarde qui fissure le mur, petit serpentin noir qui ponctue un espace autrement vide. Ce tableau, intitulé Cortile di via Fondazza, Giorgio Morandi l’a peint en 1954. En un sens, il paraît presque banal, trop banal pour qu’on s’y arrête. Oui, banal, au même titre qu’une nature morte de Chardin, une de Cézanne pourront paraître banales. Une raie, une pastèque, un chat, des pommes, qu’est-ce que c’est ? Et pourtant, comme je l’ai dit, c’est une œuvre que tout artiste rêverait de faire. Le mur qui cache le paysage, le peintre ne le cache pas. Il montre une vie plus secrète que la vie à laquelle nous prêtons nos attentions, mais plus vraie aussi peut-être. Cette disparition du paysage, cette disparition du monde est à ce point sensible que l’artiste a pris soin de signer là en blanc sur un mur blanc cassé lui-même de sorte que le paysage disparaissant derrière le mur, le nom de l’artiste lui-même disparaît dans le mur, se fondant en lui. Est-ce que l’artiste est un mur ? Peut-être. Peut-être l’artiste doit-il se confondre avec les murs, se faire comme eux car, la disparition du paysage derrière le mur est aussi la façon dont le paysage apparaît derrière le mur. L’asymétrie légère (quatre dixièmes à gauche, les six autres à droite), l’asymétrie légère mais sensible ne fait pas pencher le tableau d’un côté plutôt que de l’autre, au contraire, elle en garantit l’équilibre parfait, sans immobilité. Myope, quand on s’approche très près du tableau pour, ayant ôté ses lunettes, voir de plus près ce qu’il en est, on s’aperçoit que la fissure qui serpente, le fait comme la cime des arbres, que ce sont les mêmes lignes (la même technique, si j’osais dire, mais je ne peux pas employer un mot si stupide, faisant comme si j’y connaissais quelque chose,) qui servent à faire des arbres et à faire des fissures dans les murs. Il n’y a pas des choses pour faire les arbres et des choses pour faire les murs, il n’y a qu’un seul mobilier du monde, qu’une seule ontologie. La disparition du paysage derrière le mur montre la grande unité du monde, sorte de monisme sans nulle métaphysique sous-jacente, tout est à plat, tout est là.

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