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6.9.21

La vie normale, je connais. La vie normale à laquelle tout le monde aspire. À laquelle tout le monde encourage. Pendant six ans, quarante-six semaines par an, trente-sept heures par semaine, ou dans les environs prévus par la convention collective de l’entreprise, je m’y suis résolu. Et qu’est-ce que cela m’a rapporté ? J’ai pris quinze kilos, me suis mis à boire comme un trou, et n’ai jamais été si malheureux de toute ma vie. Six longues années de dégoût, dépit, ennui. Tout vaut mieux que ça. La vie d’écrivain raté y compris. Et pourtant, j’ai beau essayer de me convaincre, et y parvenir en un sens, de me convaincre que j’ai raison quand même, malgré le fait que je sois un écrivain raté, c’est ce que je veux dire, c’est le plus manifeste, tous les indices me donnent tort, le doute ne se fatigue pas, lui. Et quand je suis fatigué, moi, c’est une forme de désespoir superstitieux qui se fait sentir intense à sa place. Comment s’en débarrasser (du doute, du désespoir) ? Il m’arrive d’adresser des prières auxquelles je ne crois pas vraiment ou d’imaginer des rituels dont l’efficacité est plus que discutable, et comme tout semble inutile. La vérité est assez simple, pourtant, si on la regarde en face (sans tricher, sans se mentir) : je suis tout seul dans mon coin perdu, parfaitement et à juste titre ignoré, et si je continue, c’est plus par entêtement ou par paresse, absence d’autres idées, que par réelle conviction (certitude de ma valeur). Qu’ai-je fait de bien depuis le début de l’année ? Strictement rien. Combien y en a-t-il qui valent bien mieux que moi (plus jeunes, plus beaux, plus intelligents, plus malins) ? Tellement. À la rigueur, mon existence pourrait encore se trouver justifiée si j’entreprenais un projet démesuré, titanesque, mais non, nulle lueur ne se décide à s’allumer. J’ai l’esprit lourd, lent, masse pénible qui pèse, force descendante du haut de l’avant du crâne faisant forte pression sur mes yeux, j’oublie tout — j’oublie tout, mais je ne m’oublie pas moi-même. Sinistre ironie quand il faudrait commencer par là, s’oublier soi-même. Bienheureux les simples d’esprit, cette phrase, ambiguë, contestable, cette phrase ne m’a jamais paru si juste. L’esprit sans esprit, sans conscience de soi, le pur momentané, au lieu de quoi je ressens la trace amère de mon insuffisance, mon inconstance, de ma médiocrité. Demain me fait peur, quand je me retrouverai seul, mais il faut que je me trouve seul, il le faut. Prière, rituel, j’ai entrepris une sorte de jeûne tout en ricanant. Bienheureux qui ignore l’ironie.

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