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9.9.21

J’ai arraché les pages. Je les ai chiffonnées. Elles sont là. Un peu sur ma droite. Je les regarde. La lumière du luminaire suspendu au plafond projette l’ombre de la petite masse légère sur le bureau. Je vois des signes tracés dont je me souviens encore un peu, mais portés sur l’ombre, ils deviennent invisibles, moins qu’illisibles, disparus. (Pense à tout ce dont il faudrait apprendre à se débarrasser.) Je suis heureux de l’avoir fait. D’avoir arraché ces pages. De les avoir froissées. Et effacées partout où on pouvait les lire. Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans même un adieu. J’écris ces phrases sans bouger de l’endroit où je me trouve assis pour écrire. Quand je le ferai, dans quelques instants, aurai-je l’impression d’avoir accompli mon destin ? (Le destin, c’est ce qui s’écrit, n’est-ce pas ?) Je me lève. Fais quelques pas. De la pointe du pied, j’actionne le mécanisme qui permet d’accéder à la poubelle, dont le couvercle s’ouvre, jette les feuilles en boule dans le bac à papier recyclé, relâche la pression, le couvercle se ferme, sans un adieu. Ni même une hésitation. Tout à l’heure, essayant de faire quelque chose pour me débarrasser de mon mal de crâne, que je lie désormais à la chaleur et à la fixation de l’écran sur lequel je travaille pour relire les épreuves de ma Morton Feldman, j’ai écouté quelques minutes de musique en cuisinant des légumes, et je me suis souvenu de ce livre que j’avais cherché en vain, un livre d’un poète contemplatif méditerranéen, avais-je demandé à R., en vain, c’est-à-dire que, lisant les livres qu’il m’avait conseillés, magnifiques par ailleurs, d’Odysseas Elytis, je n’avais pas trouvé ce que j’y cherchais parce que, ce que j’y cherchais, cela n’existe pas encore, mais se trouve dans cet au-delà de l’expérience qu’est l’expérience à venir, cherchant à décrire la musique (Clara de Loscil), j’employai le mot de contemplatif, par quoi m’apparut qu’il faudrait trouver comment écrire comme la musique, comment dilater le temps comme la musique, comment l’étirer, faire sentir ce suspens, cet air des choses, qu’est ce que j’appelle le contemplatif, quand il exhale le parfum de la Méditerranée. Est-ce la raison pour laquelle j’ai arraché ces pages, elles qui n’ont rien à voir avec ce que je recherche, qui me concentrent sur moi-même quand il faudrait que je m’oublie, est-ce la raison ? — Mais écrivant cette page, Jérôme, t’oublies-tu ? — Ne sois pas si trivial, Jérôme, ne sois pas si trivial.

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