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11.9.21

J’essaie de me déprendre de ce journal ou de ne pas me laisser prendre par lui. Au piège. Il faut faire attention, sinon il va finir par tout absorber, il ne restera plus rien de moi en dehors de lui. C’est quelque chose qui a pu me faire fantasmer, je crois que j’en ai déjà parlé, mais c’est un danger, pour moi, un danger pour moi, qui me fait courir ce risque que tout ce que je fais reste toujours à l’état embryonnaire. Pourquoi approfondir quand il semble qu’on a expédié le sujet en une page et des poussières ? Et puis, on aura toujours le temps d’y revenir, plus tard, on ne se souviendra pas ce qu’on aura dit, plus tôt, mais ce n’est pas grave, c’est la contingence, détends-toi, tout va bien se passer (prends la voix d’une femme politique pour le dire, tu vas comprendre). Sauf que, bien sûr, c’est quand on se détend parce que tout va bien se passer que tout se passe mal. Dehors, c’est le rodéo. Le matin, le soir, ça ne s’arrête jamais. Les pneus crissent, les virages sont pris trop vite, on s’en fout de vivre parce qu’on s’en fout de mourir alors, en attendant, autant tout déchirer. Sauf que tu ne déchires que toi et ta pauvre vie sans intérêt, cela ne te vient pas à l’esprit, sinon, elle en aurait, ta vie, de l’intérêt. Mais ce n’était pas vraiment ce que je voulais dire. Je ne voulais vraiment pas faire la morale, non, tout le contraire, précisément. Pourquoi est-ce que tout se passe toujours comme on ne l’espérait pas ? Ce n’est pas vrai. Passons. J’essaie de me déprendre de ce journal non pour exister, c’est ce journal qui me fait exister, bien souvent, mais pour voir ailleurs ce que je pourrais être. Le fait que je n’y parvienne pas ces derniers temps (d’où ma réponse à la question posée hier par Daphné est-ce que tu écris un roman en ce moment ? non que je réduise toute écriture au roman, certainement pas, le roman contemporain me fait fuir, mais enfin, il symbolise quelque chose dans l’esprit occidental dont le décolonialisme, s’il était un tout petit peu sérieux, devrait s’emparer au lieu de le reconduire par opportunisme — ça fait vendre, frérot), le fait que je n’y arrive pas témoigne moins de mon impuissance que de mon angoisse à m’investir dans quelque chose dont je ne vois pas la fin. De fin, à ce journal, il n’y en aura pas non plus (ce sera la fin de ma vie ou un accident survenant avant), mais justement son absence de fin est sa fin, je n’ai plus à m’en soucier, elle existe, elle n’existe pas, c’est idem, tandis que la fin à découvrir à inventer de ce qui s’écrit, c’est autrement terrifiant. On risque d’en perdre le sommeil. Or, j’ai besoin de dormir. Si je ne dors pas, je deviens fou. Pas de dormir tranquille ; en dormant, des résolutions m’apparaissent (comme les résolutions qui achèvent les cadences musicales, je l’ai déjà dit, je me répète, tant pis, c’est la vie) qui me permettent de rester en vie (sinon, c’est ce que je me dis, il me suffit de ne pas me réveiller le matin, de ne plus jamais me réveiller). Sur l’écran, devant lequel je m’échoue tard le soir, comme cela m’arrive parfois, mais peut-être pas assez (ou trop qui sait ?), l’animateur star de la télé mondiale de gauche, Jimmy Fallon, dans sa « do not play list », se moque du grand jazzman free Peter Brötzmann, âgé de 80 ans, et dont il ignore tout, mais qu’il traite, montrant l’un de ses disques intitulé « Nipples » (« tétons » en anglais, d’où les rires gras que l’on imagine sans peine, les petits garçons adorent rire en disant ce genre de gros mots), qu’il traite en ricanant avec mépris comme un petit chef fier de lui sous le regard amusé et fasciné par sa bêtise du groupe de musiciens noirs qui lui sert d’alibi moral. Les philistins d’aujourd’hui ne se contentent pas d’utiliser la culture qu’ils haïssent à leurs propres fins (pour conquérir le pouvoir), ils tournent en dérision tout ce qui les dérange dans cette voie parce qu’ils ne le comprennent pas ; il ne suffit pas de promouvoir de faux artistes, encore faut-il moquer les artistes authentiques qu’on ne comprend pas, qu’on n’essaie même pas de comprendre, et les confondre intentionnellement avec les pires des ratés, se moquer unilatéralement de tout ce qui pose problème, requiert une pensée, exige une forme d’intelligence. Imposer en guise de revanche des hiérarchies qui passent pour naturelles. Surtout quand il l’exploite, comme tout fasciste qui passe à l’acte, le but ultime du philistin est d’humilier la culture. Car la culture — fruit de l’intelligence — manifeste ce qui est susceptible de lui résister, à quoi il faut substituer des valeurs qui se sont déjà rendues à l’ordre établi. Jimmy Fallon, dont le nom est déjà à lui seul une parodie (de Johnny Carson), pas inoffensive, mais agressive, mauvaise, Jimmy Fallon, héros de l’Amérique obamesque, belle et décolonialisée, s’adosse à un groupe de musiciens noirs qui appuient de leur rire blanc la faconde haineuse de leur maître. Comme si, au pays de la liberté, le dominé ne désirait rien tant que de prêter allégeance au dominant. Comme si, au pays de l’éveil éclairé, la ténèbre, indifférente à la couleur de la peau, achevait d’accomplir son œuvre humiliante en américain sous-titré dans toutes les langues du monde. Et pourtant, partout, des êtres s’acharnent à essayer de parler cette langue barbare, croyant par là même s’émanciper. Qu’ils sont vieux, en réalité. Les philistins ont pris le pouvoir et ne le rendront pas. De nuit, égarée dans le salon, une mante religieuse.

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