26.9.21

Au loin les éclairs. Je les vois qui claquent dans le ciel noir. Je voudrais me perdre dans ce journal. C’est ce que je me suis dit après avoir écrit la page d’hier. Ne me l’étais-je pas déjà dit, un jour ? Je crois. Mais je ne sais plus quand. Disparaître dans ce journal. Ne plus exister en dehors de lui. Si je faisais cela, ne serait-ce que cela, ne serait-ce pas déjà quelque chose ? Au sens de l’œuvre. Les éclairs claquent dans le ciel noir au loin, je le sais, je vois les zébrures blanches qui le déchirent. Si je ne le fais pas, disparaître, donc, ce n’est pas que je n’en ai pas envie, ce serait — de fait — ce que je ferais de mieux, m’unir avec mon œuvre, comme tel saint avec ses mémoires, c’est que j’ai trop d’idées. Une, deux, trois par semaine (rien que cette semaine : trois, en effet). Lesquelles restent toutes, ce me semble, à l’état embryonnaire qui est le leur quand je les ai. Quand j’ai perdu mon ami, la semaine dernière, au bout de deux jours à peine, j’avais l’impression que cet événement étrange avait eu lieu la semaine précédente et, les jours passant, il me semble que cet effet d’étirement du temps s’accentue à tel point que demain j’aurais peut-être l’impression que cela fait trente ans que nous ne nous sommes vus. Et c’est peut-être vrai. Ou que nous n’aurions jamais dû nous voir. Je ne regarde pas le ciel, c’est que, quand un éclair le déchire, il attire mon attention à lui. L’objection à Paris ? Le prix de l’immobilier. N’est-ce pas imbécile ? En rentrant de Manosque, Nelly conduisant, je regarde le paysage autour de nous, que je trouve sublime. Mais n’est-ce pas imbécile aussi ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? L’amour que je porte à mon épouse et à ma fille. Ce matin, au Café Georges, pendant que Daphné prend sa leçon de piano, je lis à Nelly les premières lignes d’un article du monde sur les femmes féministes qui ont choisi de se passer des hommes pour vivre en célibataires. L’article commence par le récit d’une femme qui dit qu’elle a quitté son copain à cause d’une tache de sauce tomate. La tache de trop, dit-elle, raconte la journaliste. Je cite encore. Et si l’on voulait faire passer les femmes pour des folles hystériques (ce sont des femmes qui ont écrit l’article, pas d’horribles mâles dominateurs, violeurs, misogynes, non, des sœurs, des sorcières), on ne s’y prendrait pas mieux. Croix blanche dans le noir. Je revois ces visages entraperçus hier à Manosque. Que cherchent les gens qui assistent à ces choses bizarres, ces rencontres qui n’en sont pas (de fait, on ne rencontre personne, on se contente de regarder quelqu’un assis sur une estrade qui raconte quelque chose) ? Qu’en retiennent-ils ? Y a-t-il seulement quelque chose à retenir ? Je ne regarde pas le ciel, c’est le ciel qui attire mon attention à lui — c’est le ciel qui me regarde.