9.10.21

Aujourd’hui, en lisant par inadvertance des choses qui se disent sur les choses qui se passent, j’ai pensé que je ne me sentais pas coupable, et cette pensée non plus ne m’a pas fait me sentir coupable. Pourquoi est-ce que je lis ce qu’il se dit sur ce qu’il se passe ? C’est une bonne et sérieuse question. Parfois, je ne sais pas, il se trouve que c’est comme ça, on ne fait pas attention, c’est le hasard, la mauvaise fortune. Parfois, il se trouve que ce sont des gens que j’estime qui relaient ce genre de propos alors, comme je les estime, ces gens, à défaut des propos, mais cela, je l’ignore encore avant de le jeter, je jette un œil, mais non, ça ne prend pas. Je ne dois pas être le bon terreau, le bon terrain, le bon sujet, le bon tout, le bon rien, le bon n’importe quoi. Je sais que nous — ce nous me déplaît, on va comprendre pourquoi — que nous sommes nombreux dis-je à ne pas nous sentir coupables, trop nombreux aux yeux de qui voudrait que nous nous sentions coupables, déjà ce nous me dégoûte moins, mais mon absence de culpabilité a ceci de particulier que j’ai conscience des raisons pour lesquelles je devrais me sentir coupable et que, si je ne me sens pas coupable, ce n’est pas esprit de réaction, pas forfanterie virile, pas fascisme viscéral, pas je-m’en-foutisme ontologique, je crois même que je suis dans la catégorie sociologique type de qui devrait se sentir coupable de tous les crimes commis par l’Occident européen, c’est simplement que non, ça ne vient pas. J’ai conscience de tout, mais je n’en conçois aucune culpabilité. Un jour, un type m’a expliqué qu’il se retenait de m’insulter parce que je n’avais pas employé le bon mot pour défendre la bonne cause, j’imagine que si cela s’était produit dans la vraie vie il m’aurait menacé de me casser la gueule, c’est généralement ainsi que les choses passent, parfois même sans les menaces, et moi je ne me suis pas excusé, je me suis contenté de lui répondre que si ces gens souffraient, ce n’était pas de ma faute, et c’est vrai, je n’y suis pour rien, — comment se sentir coupable quand on n’y est pour rien ? Mon père est né en Algérie quand c’était la France, l’Algérie, et moi, je ne me sens aucun lien avec ce pan-là de l’histoire de France, comme on dit, de l’histoire du monde, je la regarde de l’extérieur, et parfois, oui, parfois, je crois que je peux avoir une opinion à ce sujet, mais ce n’est pas en tant que descendant de je ne sais pas trop quoi, c’est simplement en tant que moi. Mon père déjà n’ayant pas demandé à y naître n’avait pas grand-chose à voir avec l’histoire dans laquelle il devait se trouver pris au piège (prendre un bateau au départ d’Oran pour traverser la Méditerranée un jour de mai 1962). De même que, pour moi, le fait de porter un patronyme corse n’a aucun sens, aucune importance, c’est comme un flatus vocis, je ne vois pas en quoi je devrais m’identifier à tel ou tel héritage, telle ou telle histoire — qu’est-ce que j’y peux si d’autres ont existé avant moi et si, parmi tous ces gens qui ont existé avant moi, certains m’ont donné naissance, en quoi est-ce que je dois me sentir appartenir à quelque chose que je n’ai pas choisi, pour quoi je n’ai aucun désir, avec quoi je n’ai aucune accointance, qui est là comme ça, comme les nuages au-dessus de moi, je peux les trouver beaux les trouver laids, ces nuages, mais au nom de quoi devrais-je ne pas me sentir à eux étranger ? Je ne me sens pas étranger à mon père, non, ce n’est pas ce que j’ai dit, tu ne comprends pas, ce n’est pas d’une histoire personnelle que je parle, je donne un exemple que je connais, mais à toutes ces injonctions historiques, toute cette géopolitique de la flagellation, toutes ces foutaises malsaines auxquelles on voudrait que je me convertisse. Pourquoi est-ce que, au motif que quelqu’un dans mon arbre généalogique est né quelque part, il y a 100 ou 200 ou 300 ans, pourquoi est-ce que je devrais me sentir partie liée avec ce quelque part ? La question devrait frapper par son absurdité — il n’y a absolument aucune raison. Et pourtant, c’est tout ce que nous faisons sans cesse : ramener les êtres à leurs origines, à leur identité, à leur naissance, leur absence de naissance, que sais-je ? Comme s’il était odieux de laisser les gens vivre. Est-il odieux de laisser les gens vivre ? Au lieu de leur donner les outils dont ils ont besoin pour se débrouiller par eux-mêmes, avec une ténacité qui tient de la cruauté et du masochisme, les assigner à autre chose qu’eux-mêmes, les poursuivre comme les prêtres devaient poursuivre les insouciants, jadis, de leurs menaçants Repentez-vous ! — la culpabilité, le plus vieil instrument de torture de l’Occident, qui n’en finit pas de faire ses preuves, de faire ses ravages, avant comme après la décolonisation.