10.10.21

Tout abolir pour ne conserver que la question esthétique ultime est-ce que tu es un génie ou non ? Non ? alors tais-toi, tu n’as pas le droit à la parole. Oui mais qui décide de qui est un génie ? Personne. C’est la preuve que tu n’as pas compris la question, que tu es toujours dans une approche démocratique de la question laquelle approche est abolie en réalité abolie par la question esthétique. C’est ce que j’étais en train de me dire avant d’écraser ce moucheron contre le mur de la salle de bains. Hier, parlant avec Nelly de l’habeas corpus ou, plutôt, de son inexistence en France, à propos de la disparition du corps de Delphine Jubillar et de l’incarcération de son mari, je me suis fait cette réflexion que je n’avais jamais tué que des insectes et, alors que je faisais le geste d’écraser ce moucheron, j’ai accédé à la conscience que, pour moi, ce n’était pas grave de tuer un insecte, que ce n’était même pas le tuer que de l’écraser, mais simplement l’écraser, ce qui n’est pas la même chose dans la représentation que l’on se fait du geste, mais a pourtant la même violence quant à l’acte. Moi, je ne trouve pas grave de tuer un moucheron, mais pour le moucheron, c’est tout à fait autre chose, s’il y a un peuple des moucherons qui vivent dans mon appartement, pour ce peuple, je suis le grand exterminateur, une sorte de déité terrible et sanguinaire dont l’arrivée dans la salle de bains (ou ailleurs, mais ces sales bêtes ont élu dans la salle de bains leur domicile privilégié, humidité oblige) signifie une mort quasi certaine pour qui s’y trouve. Le meurtre du moucheron ayant interrompu ma méditation sur la dimension antidémocratique de l’esthétique du génie — je crois que j’ai employé ce mot de génie précisément parce que plus personne ne croit au génie, un peu comme ce type, là, Christophe André, je crois qu’il s’appelle comme ça, ce type dont j’avais vu la vidéo chez Busnel — mon Dieu, dans quel monde nous vivons —, alors que je cherchais un enregistrement d’un poème de Baudelaire, dans l’esprit de cet enregistrement de Vittorio Gassman en train de lire l’infinito de Leopardi, enregistrement que je n’ai pas trouvé, bien évidemment, nous sommes français pas italiens, une vidéo où il racontait qu’il n’aimait pas Baudelaire parce que Baudelaire avait inventé la figure du poète maudit, et que je m’étais dit, non mais vraiment c’est fou ce pays n’importe quel crétin peut avoir un avis sur Baudelaire sur la poésie sans même rien y comprendre dans quel monde nous vivons mon Dieu ! —, je ne comprenais déjà plus très bien cette histoire de génie, un maillon de la chaîne du raisonnement faisant défaut, écrasé sur le mur lui aussi au côté du moucheron. Où le retrouver, ce maillon ? Est-il perdu à jamais ? Sans doute, mais alors tant pis pour lui. C’est cette question qui obsède aussi Guillaume Vissac quand il prend prétexte d’un reportage assez mauvais — j’entends : trop dans l’air du temps, comme il est de bon ton d’en faire aujourd’hui, façon méta autobiographique — sur les voix standardisées des reporters télé pour déplorer la standardisation des langues de 99% qui composent la production littéraire romanesque (je pense pour ma part qu’en poésie et ailleurs, c’est pareil), pourquoi tout est-il si scandaleusement mauvais ? faut-il que tout soit si scandaleusement mauvais ? les auteurs se sentent-ils obligés de produire des choses si scandaleusement mauvaises ? et la réponse n’est pas moins obsédante que la question : oui. Tout ce qui échappe aux exigences du marché (exprimées en des termes limpides par l’agent, l’éditeur, le distributeur, le libraire, le médiateur, le journaliste, le présentateur, l’actionnaire majoritaire, bref, la chaîne de ce boulet qu’est le livre) est non avenue. C’est-à-dire, au sens esthétique, que tout ce qui est susceptible de tendre vers le génie est inacceptable, hors-jeu, exclu. Dans une lettre à Madame Straus à laquelle il m’arrive de penser souvent, Proust explique que l’écrivain doit faire sa langue comme le violoniste son son. Or, c’est cette nécessité que le marché interdit à l’auteur, qui ne doit pas exister en tant que langue mais uniquement en tant que produit, dans une finitude qui le disqualifie en tant qu’œuvre, en tant qu’ouverture vers la génialité — le sans pareil, l’unique, l’insaisissable. L’auteur dépressif qui court après les foires du livre, les invitations à la radio, les rencontres en librairie, les prix littéraires, tout ce qu’il peut amasser, tout, n’a pas le droit de parler une autre langue que celle que tout le monde parle parce qu’il ne peut pas prendre le risque de ne pas être compris. La nécessité proustienne de faire sa langue fait courir un risque à qui cherche à le faire parce que un il est tout à fait possible de ne pas la trouver, sa langue et deux, l’ayant trouvée, il est fort probable qu’étant unique, seulement qui l’écrit saura la parler. Qui a quelque chose à vendre ne peut pas se permettre de n’être pas compris, de parler seul sa langue, l’incompréhension signifiant des ventes en moins : il faut être dans l’actualité la plus transparente, la plus immédiatement accessible. La mouche que j’écrase n’a pas le temps de souffrir, le génie languit, sans voix au chapitre, réduit au silence dans un recoin sombre de l’histoire des idées, pâle figure fantomatique que les auteurs de contenus démocratisés, les vendeurs de bien-être, les faiseurs de succès, les amasseurs de profits ont désigné il y a longtemps déjà comme le coupable absolu. Et le génie envie le sort de la mouche.