11.10.21

J’ai rêvé de S. cette nuit. Nous étions au restaurant, Daphné, Nelly et moi, et il passait devant nous en affectant de ne pas nous avoir vus, affectation qui dissimulait mal l’air méprisant (j’ai tout d’abord écrit méprisé avant de corriger en méprisant ce lapsus qui n’est pas sans exprimer ce que je ressens vraiment le concernant) qui tirait les traits de son visage vers le bas. Me levant de table pour l’insulter, je m’aperçus très vite que le cœur n’y était pas. Comme je n’ai pas eu l’occasion de lui parler dans la vie diurne, la dernière fois que je l’ai appelé, il n’a pas daigné décrocher son téléphone, me faisant basculer immédiatement sur répondeur, et je ne sais pas ce qu’il a pu penser du message imbécile que je lui ai laissé, l’idée de l’insulter, de lui dire la vérité quant à ce que je pensais de lui et de la façon dont ils s’étaient comportés O. et lui, m’avait paru stimulante, assez en tout cas pour que, après un moment de résistance, je n’y tienne plus, mais sa réalisation était particulièrement décevante comme si, finalement, je me moquais de ce que j’avais à lui dire, n’y croyant pas vraiment moi-même, toute cette histoire ne signifiant pas grand-chose, à part ce sentiment de médiocrité totale qui ne nous surprend même plus au contact de nos semblables, tellement nous y sommes habitués. Dans le rêve, j’ignore ce que je faisais après m’être levé pour l’insulter, mais je sais que ce sentiment d’indifférence m’accompagne aussi dans la veille. J’entends notamment que, rêvant, cette scène me sembla quelque chose de fastidieux et que, rêvant, de plus, j’avais l’impression d’assister à mon rêve, spectacle que je commentais en exprimant les mêmes sentiments que ceux que j’éprouvais dans le rêve : quel ennui. Quel ennui, en effet. Nous fantasmons des amis dont la compagnie nous aiderait à accomplir le projet de refaire le monde et nous nous trouvons bêtement à rêver d’amis qui ne nous aiment plus parce que nous ne correspondons pas à l’idée qu’ils se font des amis qu’ils voudraient. Nous prenons alors conscience de la grande incompréhension, du grand malentendu qui règne entre les êtres, malentendu qui me semble parfois au cœur de la vie sociale, une sorte de séminal faute de mieux qui donne naissance à la vie en société : peut-être qu’au commencement de l’association, il y eut quelque désir vrai de vivre ensemble, mais depuis quand n’est-ce plus le cas ? Combien d’enfants vendus pour un peu de terre, d’argent, de pouvoir ? Comment tous ces marchandages d’êtres qui ont fait l’histoire n’auraient-ils pas influencé profondément notre conception des rapports sociaux, si intimes soient-ils ? Nous faisons le commerce de nous-mêmes et des autres, non pour nous rendre plus heureux, mais pour renforcer notre prestige, confirmer l’idée que notre conception (consciente ou non) du monde social est la bonne. C’est faux, mais il faut bien croire en quelque chose. Qui est assez fort en effet pour supporter l’idée que tout ne repose sur rien ?