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13.10.21

« Vivre dangereusement. » C’est cette expression que je découvre, ce matin, regardant malgré moi une vidéo où on les voit tous les deux, dans la bouche de feus les bourgeois de la pop, Serge Gainsbourg et Jane Birkin, vivre dangereusement qui signifie alors boire, fumer, baiser, changer de partenaire, recommencer. Évidemment, il y a plus de feu dans le moindre feuillet d’Hypnos que dans nos existences ternes, mais ce n’est pas un argument. Hypnos vivait l’intrusion de la barbarie dans la civilisation et y répondait avec sa haute culture et nous, eh bien, nous, nous n’avons plus rien, que les ruines mal fichues de la catastrophe. Dans le journal le Monde, une psychologue explique qu’on peut, en modifiant les expressions du visage, modifier les états mentaux correspondant, c’est-à-dire que si, au lieu de faire la grimace, un individu sourit, son cerveau fera comme s’il était heureux. Elle évoque les travaux de scientifiques qui prouvent que plus il y a de « i » dans le vocabulaire, plus les gens sont heureux, alors qu’en revanche les « o » rendent triste, et d’autres de chercheurs qui prônent l’injection de botox pour, luttant contre le froncement des sourcils, procurer de la joie. De l’ère du soupçon, nous étions entrés dans celle du spectacle ; bienvenue dans l’ère du faux. Il ne s’agit pas de percevoir clairement la réalité, mais de duper son cerveau afin qu’il perçoive ce qu’il percevrait si l’individu dont c’est le cerveau était heureux : tout est faux, mais du moment que je me sens heureux parce que mon cerveau me dit que je le suis, faisant comme si je l’étais, quelle importance ? Nous ne cherchons plus à comprendre le monde, mais à le déformer de telle sorte que nous ne ressentions plus nulle douleur, nulle souffrance, nulle peine. Ataraxie autoinduite mais sans sagesse. Si je puis, tout en étant exploité, avoir le sentiment du bonheur, quel besoin de mettre fin à mon exploitation, qui n’a plus dès lors aucune importance ? Tout est faux, tout est factice ; nous avons renoncé à la réalité au profit de notre bien-être, si artificiel soit-il — antidépresseurs, chirurgie esthétique, sous-culture euphorique, tout est bon pour entretenir l’illusion. Depuis que Guillaume Vissac a mentionné mon nom à côté du sien, je lis les relevés de Quentin Leclerc, ce que je ne faisais plus depuis longtemps. Dans le relevé d’hier, il était question d’un entretien avec un certain Graciano (le genre de texte dont les prescripteurs chauves disent : « Si vous ne devez lire qu’une chose, lisez ceci » et qui moi me vaccine contre), Graciano qui ne lit pas de littérature contemporaine, à l’exception de Quignard, Bergougnioux, Michon, auquel Leclerc oppose Valouzz, et sa prose. Comme je ne connais ni l’un ni l’autre, je google tout ce petit monde. Graciano est poète, Valouzz blogueur. En un sens, cette recherche est salutaire, parce qu’elle me montre que, dans une certaine mesure, les deux se valent. Graciano parle de novlangue, mais pour moi, la notion même de  « novlangue », sortie du texte d’Orwell, c’est déjà de la novlangue, et comment combattre de la novlangue avec de la novlangue ? Ça, tu ne le peux pas. Pas étonnant que ça ne marche pas. C’est une idée prête à porter, pratique pour signaler qu’on appartient au camp du bien de gauche (il y a un autre camp du bien, de droite, celui-là, et les deux s’affrontent sur les plateaux télé). Quant à Valouzz, je pense sincèrement qu’il n’existe même pas. Qu’il n’est qu’une sorte d’hologramme. Leclerc dit que la langue de Valouzz est plus ancrée dans le monde physique (je ne comprends pas ce que cette expression veut dire) que la langue de Graciano et qu’il s’en inspire parce qu’elle parle aux gens qui parlent comme Valouzz parle pas comme Graciano parle et, ajoute Leclerc, la langue de Valouzz parle à des millions de personnes. Mais la langue de Leclerc, inspirée de celle de Valouzz, à combien de personnes parlent-elles ? À peu près autant que celle de Graciano. Il y a des failles partout dans les raisonnements. En parcourant les relevés de QL pour l’année 2020, je lis la description d’une scène de tatouage que Pidi se fait pour être la jumelle parfaite de son jumeau parfait qui s’est fait un tatouage et la réaction de Valouzz qui s’ensuit (qui, c’est ce que je suppose, est le compagnon de Pidi, sinon pourquoi son corps l’intéresserait autant ?). Comme je ne connais pas ces gens, tout ceci est très confus, et cette confusion pourrait avoir quelque chose de passionnant si j’étais un anthropologue venu d’une autre planète, mais ne l’est pas parce que je viens de celle-ci et que je sais très bien de quelle angoisse séminale tout cela participe. En plus d’être très confus, en effet, tout ceci est très malsain, comme si les émotions, les événements étaient vécus sans profondeur, dans une espèce de plan visuel parfaitement transparent, mais dont la transparence ne donnerait rien à voir parce qu’il n’y a rien derrière le plan, tout est sur le plan. Il n’y a pas de dimension parce qu’il n’y a qu’une seule dimension (l’unidimensionnalité annule la dimensionnalité, pourrais-je dire si cette phrase voulait dire quelque chose), et la langue épouse cette forme d’adimensionnalité dans sa platitude parfaite, grammaire minimale, vocabulaire très pauvre, profusion de mots issus du vocabulaire contemporain. Graciano, je n’ai pas le courage de le lire parce que les références qu’il donne (Quignard, Bergougnioux, Mignon) me font peur, sans doute parce que c’est eux que certains s’imaginent être les incarnations de la grande littérature française, celle qui s’inscrit dans la grande tradition littéraire française, et moi, je trouve que ce n’est pas possible, que ce ne peut pas être ça, ou alors que si c’est ça, il faut faire autre chose, mais pas du Valouzz, parce que Valouzz, c’est l’accomplissement pur et simple du processus d’autodestruction de la culture initié au XXe siècle et qui donna ce feu effrayant aux pages de René Char. Ces pages que j’ai lues hier au soir me fascinent parce qu’elles ne sont pas destinées à être bonnes, elles sont à vif, et leur vie les brûle, littéralement, métaphoriquement, tout ce que tu veux. Char n’écrit-il pas, d’ailleurs, de ces notes qu’« un feu d’herbes sèches eût tout aussi bien été leur éditeur » ? Automne doux et sec : belle saison.

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