20.10.21

Deux poèmes de Rodrigue A. Singleton
1.
« La navette partira dans trente minutes »,
dit une voix robotique que je traduis à peine.
D’île en île, je vais à la dérive,
voyageur ivre, explorateur sans pareil
des routes balisées où l’on s’abîme
soi-même, corps de mille métalliques pièces,
épaves poétiques destinées à l’oubli ;
quand s’échouent les ans en nos océans de plastique,
les nappes de fioul subliment la mer.
2.
Garçon de joie et fille de jour —
amour rime avec n’importe quoi.
Ton souffle sur ma nuque m’étouffe
chaque fois que tu me manques.
Pas heure sans que j’estime
tout le mal qui me sépare de toi.
Garçon de joie et fille le jour.
De bon matin, j’entretiens deux mauvaises pensées. Sans trop savoir quelle est leur cause ni leur destinée. Elles sont là. Je les pense un certain temps, puis elles disparaissent. Non que je les oublie tout à fait, la preuve, je les évoque, et puis si je faisais un faible effort, je les retrouverais, mais — c’est ce que je me dis à présent — à quoi bon les penser ? Qu’est-ce qu’un vieux président de la République échoué au dernier degré pourrait bien avoir à me dire ? À moi, et à mes contemporains. Mais alors, s’il n’a rien à nous dire parce qu’il n’a jamais su nous parler, parce qu’il n’a jamais su parler à personne, pourquoi parle-t-il encore ? Quelle est cette manie de ne jamais se taire ? Et quant au décès de la France (puisque telle est la deuxième idée que j’ai pensée), ce n’est pas moi qui suis en mesure d’en signer l’acte. D’ailleurs, je n’ai pas le cœur à la ploraison, ou alors seulement pour verser des larmes sur moi-même, ce dont il n’y a pas lieu de se vanter. Marchant dans les rues de Marseille, j’essaie de trouver les ressources pour composer quelque chose. Mais elles ne sont pas là. Encore une fois, je trouve les habitants de cette ville arriérés, pas très beaux, et très mal habillés. Source d’inspiration : 0 mg/l. Ce qui ne changera pas grand-chose. Hier, pensant à mon journal, je me suis étonné de tout ce que je pouvais bien raconter sans voir personne (à quelques exceptions près). Qu’est-ce que ce serait, ai-je ajouté, si en plus je voyais du monde ? Mais je crois que je faisais fausse route. Des gens ou pas, cela ne fait pas la moindre différence. Ce n’est pas un journal comme on a l’habitude d’en lire (parfois, c’est vrai, il les singe ces journaux intimes ou littéraires, mais il est conscient de le faire). C’est plutôt, disons les choses ainsi, même si ainsi dites, les choses semblent un peu absurdes, il faut bien se risquer à quelque formulation générale, c’est plutôt le récit par elle-même d’une conscience qui se refuse à abdiquer face son époque, sans être dupe de rien. C’est un peu pompeux, non ? Tant pis. Ce n’est pas très loin de la vérité. Est-ce parce que j’ai ouvert un nouveau fichier pour ce journal, le précédent consommant trop de mémoire, que je me livre à cet exercice réflexif ? Nécessité de la contingence, n’est-ce pas comme cela qu’il faut dire ?