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29.10.21

C’est libérateur, la défaite. Libérateur, l’insuccès. Dans la mesure où personne ne me lit et où, ni dans 100 ans ni dans 200 ans ni après, à supposer que quiconque lise encore, dans 100 ans ou 200 ans ou après, personne ne me lira, mais lira de mon époque Virginie Despentes, Christine Angot, Michel Houellebecq, Delphine de Vigan, ou je ne sais qui d’autre, bref, des gens qui auront eu des choses à dire, de leur temps, moi, en attendant de sombrer dans l’oubli le plus total après ma mort, je peux dire absolument tout ce que je veux. C’est très libérateur, l’échec. Libérateur, l’éclipse totale. Les gens qui ont du succès, qu’ils en aient un peu ou qu’ils en aient beaucoup, cela ne change pas grand-chose, tout le monde voulant la même chose au prix qu’on leur demande, tout le monde agit de la même manière, les gens qui ont du succès n’ont pas le loisir de parler, ils n’ont aucune liberté de le faire — il faut parler de ce dont tout le monde parle (tel est l’impératif du monde social) : du patriarcat, de la guerre en Syrie, du réchauffement climatique, de la montée des extrêmes, de la montée des eaux, et prétendre que c’est par choix. Bien sûr, c’est une illusion, mais il faut intégrer cette illusion, s’en faire une seconde nature — c’est le principe de la socialisation —, pour espérer vendre des livres. Quiconque refuse le principe de cette forme mercantile de socialisation est disqualifié a priori. C’est une façon de voir les choses, en effet, et vraie, indiscutablement. Mais qui refuse de faire les choses ainsi, se trouve par la même opération (ou non-opération) absolument libre, libre de tout dire, de tout raconter. Ce qui est la seule façon d’écrire, toutes les autres n’étant que des exercices d’imitation et de reproduction d’autant plus grotesques qu’ils se prétendent sincères, authentiques, vrais et véridiques. Balivernes. Est-ce que je ne préférerais pas avoir du succès ? Sans doute, oui, je crois que j’en ai déjà parlé, je crois que j’ai déjà raconté tout cela, alors, ça m’ennuie un peu de devoir recommencer, je n’aime pas bien cette version de moi. C’est triste, c’est vrai, de ne pas avoir de succès, je ne vais pas dire que je m’en réjouis, non, ne pas pouvoir vivre de son métier, quand même ce mot de métier, en l’occurrence, serait tout à fait inapproprié, c’est désespérant, mais je n’ai pas envie d’être cet homme vieillissant et triste et désespéré parce qu’il n’a pas de succès, parce que personne ne l’aime, parce que les gens en aiment d’autres que lui, qu’ils achètent leurs livres, tandis que moi, même les lecteurs de mon journal n’achètent pas les miens, de livres, je crois qu’il y en a même qui ignorent que je suis écrivain, c’est vrai, comment le saurait-on ? — un écrivain, c’est quelqu’un qu’on a vu à la télé —, mais je n’ai pas envie d’être triste, parfois, je le suis, je ne dis pas le contraire, et contrairement à mes contemporains, quand je suis triste, je ne prends pas à un cachet pour ne plus l’être, non, j’accepte ma tristesse ou je la rejette, je fais avec, je me débrouille avec, parce qu’il faut bien vivre avec ce que je suis, avec qui je suis, avec ma défaite, je n’ai personne d’autre que moi avec qui vivre, après tout, celui que je suis, n’est-il pas en grande partie celui que j’ai voulu devenir ? Je sais que mes livres, que mon journal, que mes poèmes, que les poèmes de mes hétéronymes n’intéressent personne, je sais que ce sont d’autres que moi qui intéressent les gens, gens qui achètent leurs livres, leur consacrent des articles, les invitent aux rencontres, aux festivals, les accueillent en résidence, leur décernent des prix, leurs signent des contrats, adaptent leurs livres au cinéma, au théâtre, n’importe quoi, n’importe où, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne peux pas cesser d’être moi, ou que je ne veux pas, pouvoir ou vouloir sont identiques dans le cas présent, de sorte que nous en revenons toujours au même point, le monde social et moi, c’est ou lui ou moi, et c’est vrai que c’est tout le temps lui plutôt que moi, mais a) que le monde social l’ait toujours emporté sur moi jusqu’à présent ne signifie pas que le monde social l’emportera sur moi à l’avenir, simplement que c’est ce qui a eu lieu jusqu’à présent, on ne peut pas inférer de la répétition du même dans le passé la répétition du même dans le futur et b) que le monde social l’emporte toujours sur moi, cela ne signifie pas que le monde social a raison, quand même il devait toujours l’emporter sur moi, ce qui se passera effectivement, selon mon propre avis. Tout cela est vrai, c’est d’ailleurs pour cette raison que je prends la peine de le mettre par écrit, pour être lucide, pour bien voir la réalité telle qu’elle est et, la voyant telle qu’elle est, agir en connaissance de cause, c’est si facile de vivre dans l’illusion, un cachet et on ne fait plus la différence entre le bonheur et le malheur, un autre et on ne fait plus la différence entre le désir et le dégoût, un autre et on ne fait plus la différence entre le sommeil et la veille, c’est si facile de ne plus faire la différence entre la réalité et l’illusion, toute la postmodernité est fondée sur l’abolition de la frontière entre la réalité et l’illusion, la réalité et l’apparence, la réalité et le fantasme, et moi-même, je crois, j’avais fini par y croire, mais le réel, c’est comme le refoulé, il revient, et son retour est toujours violent. Mon époque préfère gober des pilules plutôt que de mettre des mots sur les choses, comment pourrait-elle comprendre quelque chose à la littérature ? Et pourtant, c’est mon époque. Et c’est mon échec (pas le sien). Et c’est ma vie (pas celle du monde social). J’ai beau me moucher sans arrêt, pleurer sans arrêt, — retour de vitalité.

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