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28.10.21

J’absorbe de délicieux breuvages aux reflets bruns d’orange, mélanges d’Earl Grey, de miel (une cuiller) et de jus de citron (un demi), mais dont les vertus thérapeutiques me semblent laisser à désirer. Pourtant, je suis parvenu à sortir de mon lit, et de chez moi, même, cette excursion ne m’ayant pas apporté grand-chose, le monde n’ayant pas changé depuis notre dernière séparation. C’est ce dont je m’étais aperçu, hier déjà, parcourant les écrans animés — moins pour y apprendre quelque chose que pour me désennuyer : on peut disparaître un jour, un mois, un an, au retour, tout est toujours pareil. À quoi bon partir, dès lors, et à quoi bon rester ? Sommeil entrecoupé de réveils cette nuit où, dans sa première partie, j’écoute la mise en ondes d’une nouvelle de Henry James (absente du volume présent dans notre bibliothèque), The Figure in the Carpet, traduit par « L’image dans le tapis », dont je me demande si « La figure dans le tapis », voire « Le chiffre dans le tapis », ne seraient de meilleures versions, et qui est d’autant plus bizarre qu’elle est interrompue par mes assoupissements. Les quelque cinquante-cinq minutes qu’elle est censée durer me semblent ainsi s’étirer toute la nuit, le mystère s’épaississant avec chacune de mes pertes de conscience. De fait, je ne comprends rien. Ce qui est sans doute le but de la littérature. Ici, j’allais insérer une sorte de diatribe contre la littérature actuelle (du moins, celle qui monopolise les pages des journaux, les listes des prix et les palmarès des ventes), mais je n’en ai pas envie. C’est-à-dire : n’est-il pas bon que l’inepte demeure et le demeure ? Que puis-je moi qui n’ai pas le moindre pouvoir ? Ne faut-il pas que je me satisfasse de ma propre impuissance ? Je pense à cet auteur dont Nelly s’occupe et dont le livre est un succès : je suis jaloux de ce succès alors que moi je n’en ai absolument aucun et d’autant plus jaloux que c’est Nelly qui s’occupe de son livre, parfois même, je me demande pourquoi Nelly reste avec moi alors qu’il y a des gens comme lui qui ont du succès, gagnent de l’argent en écrivant des livres, tandis que moi, non, et je sens qu’une autre version de moi ne se contenterait pas de constater l’objectivité de ce sentiment (la jalousie, donc) mais en concevrait de la rancœur, vitupérerait, haïrait, fustigerait, ferait des listes d’ouvrages à mettre à l’index, à brûler, mais pas celle-ci, pas celle que je suis en ce moment-ci, qui regarde cette situation comme une anomalie (qu’il ait du succès et pas moi, c’est cela, l’anomalie), certes, mais se dit que peut-être l’anomalie doit demeurer en tant que telle : peut-être est-il bon qu’il n’y ait pas de justice (et quand même lui penserait que la version du monde dans laquelle il a du succès est juste), qu’il n’y ait pas de justice pour que les gens comme moi nous n’étouffions pas dans nos certitudes, pour que nous n’en ayons pas, ou très peu, de certitudes, le moins possible en tout cas, pour que nous ne soyons jamais satisfaits, et ne nous reposions pas. Jamais. Un nouveau poème de R.A. Singleton :
Les milliards de pages qui me séparent encore de la vérité,
n’y a-t-il que moi qui daigne y songer ?
Où est-ce que tout le monde est passé ?
Dans quel recoin sinistre de l’éternité ?
L’univers en extension, j’en suis sûr,
a le goût de ton con,
et je me perds à imaginer une façon moins crue,
moins singulière de le dire,
mais y en a-t-il ?
La vérité est à ce prix —
impossible, étrange.
« Mon Dieu, que ce poème est mauvais. »
Tu souris. Tu ne le dis pas. Mais c’est vrai.


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