14.11.21

« L’ennui, c’est que je m’ennuie », dit Daphné. Est-ce qu’à force de vouloir être ailleurs, on finit par n’être plus nulle part ? Hier au soir, je me trouvais bien habillé, je me trouvais bien, tout simplement, mais quelque chose n’allait pas cependant. L’atmosphère. Qu’est-ce qui a changé du tout au tout ? Perçois-je désormais quelque chose que je ne percevais pas auparavant ? Est-ce une sorte d’effet secondaire des confinements pandémiques, lesquels auront révélé des aspects qui, autrement, auraient continué de passer inaperçus, dans une sorte de latence sous le seuil de la sensibilité ? Ou bien est-ce qu’on peut se déshabituer de la laideur ? Jusqu’à ne plus la supporter. C’est vrai, le fait que Nelly n’aime pas cette ville ou, plus exactement, le fait qu’elle n’aime pas la vie qui va avec cette ville, ce fait a une influence importante sur moi, décisive, certes, il ne sert à rien de le nier ni de la minimiser, mais il me semble tout de même que je perçois les choses différemment par moi-même. Que s’est-il passé, ainsi, entre le moment où je disais qu’il faudrait me payer pour je revienne et maintenant où je veux revenir ? Peut-être ai-je changé parce que le monde a changé, mais enfin, les changements du moi sont des changements du monde, et inversement, il y a, entre l’un et l’autre, sinon des relations de biunivocité, du moins des parallélismes qu’il ne sert à rien non plus de nier. Il y a quelque chose d’indécrottable, ici, comme si toute une dimension de l’existence demeurait inaccessible — interdite en soi. Je ne nie pas qu’il y ait de la beauté, mais cette beauté est naturelle ; c’est la beauté du paysage, une beauté qui nous est étrangère, d’autant plus que nous ne l’aimons pas pour ce qu’il est, le paysage, ou bien nous en avons une conception conservatrice ou bien nous nous en prenons à lui pour le saccager, mais ce paysage, il est notre autre, nous sommes sans communes mesures avec lui : je peux trouver une plante belle, mais je ne peux pas lui parler, dirais-je en une image. Voilà le genre de relations qu’il me semble possible d’avoir avec cet endroit, une sorte de contemplation passive, végétative, qui confine à l’immobilité. Ici, tu peux devenir pierre, mais tu ne peux pas croître. Régionalisme qui cache l’univers. Ne m’étais-je pas aperçu de cela, depuis l’endroit où je me trouvais, avant de revenir ? Fallait-il faire ce mouvement pour comprendre ce les propos de R., un jour qu’il me faisait part de son étonnement de me voir revenir ici, parce que généralement, m’avait-il dit, les gens qui partent là-bas ne reviennent pas ici ? Fallait-il faire ce mouvement de va-et-vient pour voir à quel point j’avais changé et à quel point, malgré ma croyance que ce n’était pas le cas, à quel point je pouvais aimer celui que j’étais devenu ? Fallait-il que je revienne pour comprendre que les expériences négatives que j’avais faites m’avaient construit aussi, d’autant que je les ai dépassées, que je suis donc irréductible à elles, pour toujours ? Je note les idées sans réfléchir, sans y penser avant, les relis à peine. Elles sont là — comme des choses.