21.11.21

Je me suis enveloppé dans une couverture de sorte que, assis en tailleur comme je le suis, là sur mon fauteuil, j’ai l’air d’un oracle, d’une Pythie mâle et délaissée, que personne ne vient jamais consulter, mais que rien n’empêche pas de prophétiser. Cassandre, écrit Lycophron, mâchait du laurier (δαφνηφάγων φοίβαζεν ἐκ λαιμῶν ὄπα, Σφιγγὸς κελαινῆς γῆρυν ἐκμιμουμένη — mâchant du laurier elle phoïbisait d’une voix semblable au sombre Sphinx). Dehors, il pleut, mais je n’ai pas envie d’en parler, pour en dire quoi, que les jours se suivent, qui ne se ressemblent pas ? On ne peut pas chasser la banalité de la vie — la banalité est la forme que prend la vie au jour le jour —, mais on peut la chasser de nos esprits. J’entends des voix, mais ce n’est pas Απόλλων Φοῖβος qui me parle. Rien que les cris des voisins que je ne comprends pas, n’ai pas envie de comprendre. Je fais des expériences avec le noir, l’indifférence, le mépris (dans sa version superbe) : que les choses aient lieu, puisqu’il semble qu’on ne puisse pas faire autrement, qu’on ne puisse rien faire d’autre que des choses, que les choses aient lieu, mais qu’elles aient lieu sans moi. Je n’ai pas à m’en soucier, pas à me sentir concerné, pas à participer (ni pour affirmer ni pour nier). Je lève la tête, quitte mon écran du regard, les gouttes qui perlent au bas de la rambarde de fer gris, trait tiré sur l’horizon idem, si on les laissait ainsi couler, formeraient dans quelques dizaines de milliers d’années une paroi de pierre sur laquelle nos lointains descendants traceraient des signes pour s’inventer une histoire, mythes inspirés de leur virginité pariétale. Pour nous, il y en a tant (de signes, pas de parois vierges) que nous ne parvenons pas à les déchiffrer, n’entendons rien, fatigués que sont nos yeux avant même d’avoir lu. Hier, ces jeunes gens assis sur les portières aux vitres ouvertes de leurs véhicules de luxe en location, poussant des cris, faisant hurler les avertisseurs et cracher les moteurs, drapeaux de l’Algérie et youyous dans les rues de Marseille, les observant avec réserve, je ne me suis pas demandé ce qu’ils cherchaient : si je l’avais fait, je me serais peut-être dit qu’ils étaient différents des autres, qu’ils cherchaient à affirmer cette différence (le fait du drapeau, par exemple), alors que non, ce n’est pas vrai, ils sont comme tout le monde, tout le monde veut se faire entendre, tout le monde veut se faire reconnaître, afficher sa réussite, son bonheur, surtout quand ils sont feints, faux, factices. Tout le monde veut dire la vérité, surtout quand c’est un mensonge. Pas comme qui parle et que personne ne croit.