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23.11.21

Je vis à une époque où la distinction entre vie privée et publique a été détruite (décidément Derrida aura mal fait de traduire Destruktion par déconstruction, c’est destruction qu’il fallait dire, littéralement). Or, on ne peut pas imaginer la restaurer — l’histoire ne revient pas en arrière — et, même si on le pouvait, ce ne serait pas souhaitable. S’il ne faut pas la restaurer, il faut la réinventer, sans passer par le modèle du dedans (privé) – dehors (public). 1) La frontière ne passe pas entre moi et l’extérieur de mon corps — ou s’arrête mon corps ? où commence-t-il ? 2) Le dehors n’est pas l’extérieur — je peux me sentir chez moi dehors et me sentir à l’étroit à l’intérieur, à l’intérieur de moi, c’est-à-dire. 3) Il y a une continuité entre le moi et le non-moi, disons, l’ego et la nature, l’individu et son environnement qui a) rend caduques ces notions, b) nous invite à quelque chose d’un autre ordre que celui de la distinction — raison pour laquelle il fallait dire destruction et non déconstruction car, si la déconstruction s’en prend aux oppositions binaires qui structurent la métaphysique occidentale, elle ne nous en débarrasse pas, parfois même les renforce, quand elle n’introduit pas de nouveaux dualismes. Alors qu’il faut passer à autre chose, tourner la page, détruire, que ce soit ce que Heidegger ait voulu ou non, après tout, ce n’est pas notre problème, que ce soit, en ce qui concerne la distinction entre privé et public, ce que les responsables aient voulu, ce n’est pas notre problème. Il faut saisir les chances que l’histoire nous offre, même malgré elle, même contre elle. 4) La frontière ne passe pas entre l’esprit et la nature, mais entre l’individu et la société : il y a des formes qui doivent être hors de portée de la société et, peut-être, d’ailleurs, « la nature » fait-elle partie de ces formes. La nature n’est-elle pas une forme que prend l’individu ? L’individu n’est-elles pas une forme que prend la nature ? 5) « L’individu » est, par rapport à la société, dans la même position que « la nature » : elle nous menace. Pour dire, notamment, que si, dans ces pages, la réflexion générale ne se sépare pas de la réflexion singulière, la philosophie, de l’intime (pour employer des gros mots, mais l’on ne peut pas toujours faire autrement ; il ne faut pas être la victime consentante du syndrome de Swann), c’est qu’il importe de penser les deux ensemble, pour faire la part des choses, pour délimiter d’autres espaces, cartographier d’autres territoires, mettre au jour de nouvelles continuités, exposer des ruptures, laisser passer, laisse tomber, prendre congé plutôt que position, abandonner, ramasser, faire et défaire, se faire et se défaire. L’écriture ici prend acte de la destruction de la frontière entre la vie privée et la vie publique et cherche les moyens, non de reconstruire une telle frontière, comme quand on édifie des murs pour empêcher les gens de passer, empêcher les gens de penser, mais pour savoir ce qui doit être à la portée de qui ou hors de portée de quoi. De même qu’il en faut en finir avec l’idée de la famille comme tribu, il faut en finir avec l’idée de la société comme grand inquisiteur. Les individus doivent pouvoir parler librement et, pour ce faire, il faut qu’on les laisse en paix. Si tu veux que la forêt croisse, il ne faut pas couper les arbres, car alors tu n’auras pas la forêt, mais le désert.

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