24.11.21

Cette nuit, j’ai rêvé que j’essayais de prendre ma douche, sans y parvenir. J’étais sans cesse dérangé. La première fois, par une vieille dame accompagnée de son fils, qui semblait manifestement égarée, malade, son fils avait l’air confus et bienveillant à la fois, ne s’excusant pas de sa condition, mais marquant par son comportement qu’il était tout entier à l’assistance de sa mère, ce qui n’était pas un manque de politesse mais, au contraire, la marque d’une forme de politesse supérieure. La vieille dame voulait voir l’appartement où, disait-elle sans donner l’impression de parler à personne, sinon à elle-même, une de ses amies habitait. Je n’ai pas compris le nom de l’amie en question. Ni si elle habitait encore ici ou si elle y avait habité jadis, et était morte à présent. J’essayais d’expliquer qu’il n’y avait personne d’autre que moi dans l’appartement, et que, de plus, je n’étais pas en tenue de recevoir qui que ce soit, ma serviette autour de la taille, mais la vieille dame insistait. Insistait jusqu’à ce que son fils la prenne par le bras et la conduise vers l’ascenseur pour rentrer chez elle. Quant à moi, je refermai la porte. J’allais prendre ma douche quand on sonna de nouveau. Cette fois, il s’agissait de G. et A. et de leurs deux enfants, lesquelles étaient en train de faire une partie de cache-cache. G. et A. me disaient qu’ils étaient désolés et moi, j’allais leur dire quelque chose quand je me suis éveillé. Comme cela m’arrive fréquemment, j’ai commencé cette page en parlant de tout autre chose. Et puis, j’ai effacé. Dans quelle direction irions-nous si nous n’étions influencés par personne ? Évidemment, c’est une question qui n’a pas de sens — toute notre vie n’est qu’influences —, mais qui incite quand même à s’interroger sur la nature de l’influence. Il se trouve que nous sommes soumis à un bombardement constant d’informations, d’opinions, de faits divers interprétés diversement, de querelles, d’indignations, etc., lequel bombardement amenuise chaque jour un peu plus notre capacité à penser par nous-mêmes. Cette page que j’allais écrire, ce n’était pas moi qui l’aurais écrite, mais celui qui parle en moi quand il se contente de réagir bêtement à ce qui l’entoure. Car, tel est bien le piège dans lequel nous tombons avec une facilité déconcertante : réagir, avoir une opinion, s’indigner, etc., qui ne sont jamais que des parodies de la pensée. D’ailleurs, si le monde social fabrique ces leurres, c’est parce qu’il connaît bien nos penchants, nos comportements réflexes, et pour cause : c’est lui qui nous fait. Et je suis condamné par ce paradoxe : je ne peux pas vivre hors du monde social, mais je ne peux pas vivre dans le monde social. Je ne peux pas vivre hors du monde social : mon langage, ma pensée, mon comportement, une grande part de ce que je suis est façonné socialement. Mais je ne peux pas vivre dans le monde social : la vie que mes semblables vivent est absurde, insupportable, imbécile, qui me renvoient sans cesse l’image de ma propre vie, laquelle se manifeste pour ce qu’elle est — une invivable vie. S’ajoute à ce paradoxe une incompréhension : la vie pourrait être vivable, mais elle ne l’est pas. À cause de quoi ? À cause probablement de ce fait que tes semblables pensent, agissent et parlent en meute, quand toi, tu assumes la solitude, laquelle n’a jamais empêché ni l’amitié ni l’amour, bien au contraire, elle en est la condition sine qua non. Mais ni l’amitié ni l’amour ne sont des forces politiques qui permettent la conquête du pouvoir, si elles étaient prises pour ce qu’elles sont, elles rendraient possible une tout autre forme de vie sociale, laquelle n’a sans doute jamais existé, qui serait enfin débarrassée de la croyance en la victoire, en la défaite, les formes a priori de tout pouvoir, — ses obsessions.