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1.12.21

Cette nuit, j’ai rêvé d’un ami que j’avais quand j’étudiais la philosophie. Il venait de publier un livre, me disait-il, et cherchait à reprendre contact avec moi. (Inversion du schéma : quand j’ai publié mon premier livre, c’est moi qui le lui ai adressé. Il m’avait répondu : « Qu’est-ce que tu crois que je peux bien en avoir à foutre ? ») C’était étrange : dans le rêve, nous n’étions pas en contact, mais il me parlait quand même. Il me demandait si j’habitais toujours cette rue au nom ridicule, affectait de le chercher et puis éclatait de rire en faisant semblant de le retrouver alors qu’évidemment, il ne l’avait jamais oublié, ce nom de rue, c’était sa petite comédie pour me blesser. (Quand je lui ai envoyé mon premier livre, en effet, Nelly et moi nous habitions rue des Boulets, nom sur lequel il avait rebondi pour se moquer de moi, à cause du sens figuré du mot « boulet », comme quand on dit d’une personne que « c’est un boulet ».) Il parvenait enfin à m’envoyer un mail que je n’avais pas envie de lire. Alors que j’étais en train de l’effacer, je m’aperçus que j’en avais déjà reçu un de lui auquel j’avais répondu. Mais sans le savoir, sans le vouloir, sans même l’avoir fait. J’effaçai le tout en gardant un sentiment désagréable de cette correspondance fantôme, comme un goût dans la bouche, qui ne passe pas. On fait tout pour s’en débarrasser, on mange autre chose, on boit, on se brosse les dents, on fait un bain de bouche, on mâche un chewing-gum, que sais-je ? rien n’y fait. Comme si je m’étais fait rouler par ce type qui cherchait à me faire du mal. J’en parlais à Nelly qui me répondait ce qu’elle m’avait déjà dit à l’époque : ce type est un pervers. Sans doute, tout ceci est-il lié au fait que j’ai essayé de relire Spinoza ces derniers jours et que j’ai pensé à lui, ce faisant, que le sujet passionnait alors que nous étions étudiants, et pas moi. Au moment où j’eus l’impression que quelque chose d’autre allait se jouer, Daphné m’a réveillé. Tant mieux. J’arrête de lire Spinoza. Pour ma santé mentale, c’est préférable. Dans la précipitation, je note des phrases que je renierai probablement demain. Ou alors, les relisant à défaut de les renier, je ne les comprendrai plus. Elles se trouvent dans un fichier que j’ai ouvert il y a trois jours mais que, sans m’en rendre compte, j’avais déjà ouvert plusieurs jours auparavant. Sans l’ouvrir, c’est que je veux dire. Avant d’être ouvert sur le disque dur de mon ordinateur, il était ouvert dans le monde. Ouvert sur le monde ? Que ces phrases, je les renie ou non demain, ce n’est pas l’important. Plutôt qu’elles me devancent : tout ce qu’elles laissent en suspens vaut mieux que toutes les réponses à toutes les questions. Là-bas, c’est toujours la même affaire, et je n’ai pas envie d’y prendre part. De quelque côté qu’on se tourne, tout le monde semble faire la même chose. Non, ce n’est pas vrai, personne ne fait semblant : tout le monde fait la même chose. À Daphné qui me parle de l’intervention que j’ai faite à propos de Morton Feldman (elle veut savoir qui était mon interlocuteur), je demande si la musique lui a plu. Oui, me répond-elle. Alors je lui dis qu’on devrait faire écouter ce genre de musique aux enfants, qui ne sont pas confits dans leurs préjugés comme les adultes, raison pour laquelle ces derniers n’écoutent principalement que de la mauvaise musique, ne lisent que des mauvais livres, n’ont jamais que des idées absurdes et agissent en conséquence. Ce matin, ainsi, je m’étais retrouvé à faire défiler le fil d’actualité d’un bookstagrameur (Pater dimitte illis non enim sciunt quid faciunt), lequel, non content de n’avoir rien à dire sur les livres dont il publiait les couvertures, était aussi membre du jury du prix littéraire d’une grande chaîne de magasins faisant commerce des biens culturels et (vaguement) associés. Or, tout dans ce qu’il pensait dire à propos des livres qu’il feignait de lire assurait qu’il ne comprenait strictement rien à ce qu’il lisait. Parce qu’il ne lisait pas des livres. Il en disait quelque chose, il faisait des œuvres des choses, plus précisément, des biens culturels. Au royaume des biens et des services, Leïla Slimani peut parfaitement tutoyer Balzac et Céline Dion, Bach, et on a achevé de faire accroire aux gens qu’il n’existe pas d’autre royaume que celui des biens et des services. Les enfants écoutent sans oreilles, voilà toute la différence entre eux et nous (qui vaut pour la lecture, pour tout). J’entends par là : ils se contentent d’écouter. Ce qui peut se prendre en deux sens : écoutant, ils ne font qu’écouter et ils sont contents d’écouter. Enfin, les enfants, je ne sais pas, je ne les connais pas, Daphné, elle, oui.

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